Motos au Mali : Le défi de la traçabilité

Entre opération spéciale d’immatriculation et restrictions visant les grosses cylindrées, les autorités entendent mieux encadrer un parc de deux et trois roues devenu incontournable. Une démarche portée par des impératifs de sécurité, mais qui soulève aussi des enjeux de mobilité pour les populations.

Dans la cour de la Direction régionale des transports du District de Bamako, à Sogoniko, les motos occupent plusieurs espaces. En ce lundi 22 juin 2026, alors qu’il sonne 12h20, quelques dizaines d’engins sont garés, en attente d’expertise. Sous une tente, des usagers patientent ou s’informent sur l’état d’avancement de leur dossier. L’affluence est modérée à cette heure de la journée, mais les agents et bénévoles mobilisés assurent que les matinées sont généralement plus animées.

Parmi les usagers présents, Moussa Koné ne cache pas son impatience. « J’ai fait le dépôt mardi dernier et chaque jour je reviens, mais mon dossier n’est toujours pas sorti », confie-t-il.

Depuis le 15 juin, le ministère des Transports et des Infrastructures a lancé une opération spéciale d’immatriculation des motos et tricycles sur l’ensemble du territoire national. L’opération concerne les engins motorisés à deux et trois roues, pour un coût fixé à 12 000 francs CFA par engin, avec paiement via Trésor Pay. Elle intervient quelques jours seulement après l’annonce de mesures restrictives visant les motos de 125 cm³ et plus, désormais interdites de circulation hors des grandes agglomérations. Leur importation, leur transit, leur commercialisation, leur vente et leur distribution gratuite, ainsi que celles de leurs accessoires et composants, ont également été suspendus pour une durée d’un an renouvelable.

Derrière ces décisions se dessine une volonté plus large : mieux identifier les engins en circulation dans un contexte marqué par les défis sécuritaires.

Passage obligé

Au centre de Sogoniko, le processus suit un parcours bien défini. Les propriétaires doivent d’abord se présenter avec leur engin et les documents requis : copie de la carte biométrique, du passeport ou du permis de conduire, certificat de résidence, facture d’achat ou vignette en cours de validité.

Les experts procèdent ensuite à l’examen des motos. Certains sont affectés aux motos de faible cylindrée, en l’occurrence les motos « Jakarta », d’autres aux engins de 125 cm³ et plus ainsi qu’aux tricycles. Une déclaration de mise en circulation est établie avant la transmission du dossier aux services chargés du traitement.

Bénévole sur le site, Modibo Bengaly participe à l’accompagnement des usagers. Une fois les dossiers traités, il contacte les propriétaires afin de leur permettre de récupérer leur référence de paiement via Trésor Pay.

« Toute personne ayant son numéro de dossier reçoit une référence lui permettant d’effectuer son paiement directement sur le site officiel du Trésor. Ici, nous n’encaissons aucun argent », explique-t-il.

Selon lui, l’opération connaît un intérêt réel de la part des propriétaires d’engins. Mais elle n’est pas exempte de difficultés. « Certains usagers s’énervent parce qu’ils ont déposé leur dossier depuis plusieurs jours sans recevoir la référence leur permettant de finaliser la procédure », indique-t-il.

Au lancement de l’opération, les délais de traitement étaient relativement courts. Avec l’afflux progressif des demandes, ils ont été rallongés, afin de permettre une meilleure gestion des dossiers, à en croire un technicien chargé de l’expertise des motos ayant requis l’anonymat.

Cadre formel

L’immatriculation des engins à deux et trois roues n’est pourtant pas une nouveauté au Mali. L’arrêté n°2023-5150/MTI-SG du 29 décembre 2023 fixant les conditions et modalités d’immatriculation de ces engins est venu renforcer une réglementation déjà en vigueur de longue date. Dans les faits toutefois, une part importante du parc roulait sans plaque.

L’opération actuellement en cours vise ainsi à accélérer la mise en conformité des propriétaires tout en renforçant la traçabilité des engins. Pour les usagers, l’immatriculation peut constituer une garantie supplémentaire en cas de vol ou de litige. Elle permet également d’établir un lien officiel entre le propriétaire et son engin.

Pour les services de l’État, les bénéfices attendus sont multiples. L’opération devrait contribuer à une meilleure connaissance du parc roulant national, à améliorer l’identification des propriétaires et à faciliter les enquêtes lorsqu’un engin est impliqué dans un accident ou une infraction.

Plus que la simple délivrance de plaques, l’objectif est aussi de faire entrer un secteur longtemps marqué par l’informel dans un cadre davantage structuré. Les commerçants disposant de stocks ou de commandes en cours de motos de 125 cm³ et plus ont quant à eux 90 jours pour les déclarer auprès de la DGCC ou de ses Directions régionales.

Sécurité, donc nouvelles règles

La dimension sécuritaire est toutefois au cœur des mesures récemment adoptées. Le 3 juin dernier, le gouvernement a annoncé l’interdiction de circulation des motos de 125 cm³ et plus hors des grandes agglomérations. Une décision qui s’inscrit dans le cadre du renforcement de la lutte contre le terrorisme.

La mesure ne concerne pas le District de Bamako ni les chefs-lieux de région, de cercle et d’arrondissement. Le représentant de l’État peut toutefois l’étendre localement en cas de nécessité.

Pour l’analyste sécuritaire Yacouba Sogoré, ces engins occupent aujourd’hui une place centrale dans les modes opératoires des groupes armés. « Les motos sont considérées aujourd’hui comme emblématiques pour les groupes armés. Elles constituent leur moyen de déplacement privilégié et jouent un rôle stratégique dans leurs opérations », explique-t-il. Selon lui, leur maniabilité constitue l’un de leurs principaux atouts.

« Dans des zones où les véhicules ont du mal à circuler, les motos peuvent emprunter des pistes étroites et difficiles d’accès. Elles permettent également des déplacements rapides, des attaques éclairs et facilitent la fuite après les opérations ». Leur coût relativement faible et leur disponibilité sur les marchés locaux expliquent également leur popularité auprès des groupes armés.

Dans ce contexte, l’immatriculation généralisée apparaît comme un outil complémentaire. « Chaque moto enregistrée devient plus facile à identifier. Le propriétaire est connu et toute moto circulant sans plaque devient plus facilement repérable », souligne l’expert.

Sans constituer une réponse unique aux défis sécuritaires, la mesure pourrait ainsi renforcer les capacités de contrôle des forces de défense et de sécurité.

Entre sécurité et mobilité

L’application des nouvelles règles soulève cependant une autre question : celle de leurs conséquences sur les populations. Dans de nombreuses localités rurales, la moto constitue bien plus qu’un simple moyen de transport. Elle permet de rejoindre les champs, les marchés hebdomadaires, les centres de santé ou encore les établissements scolaires.

Les motos de forte cylindrée sont également utilisées pour transporter des produits agricoles, des intrants ou encore de petites marchandises sur des pistes parfois difficilement praticables.

L’interdiction de circulation des motos de 125 cm³ et plus hors des grandes agglomérations pourrait donc avoir des répercussions sur certaines habitudes de déplacement, notamment dans les zones où les alternatives demeurent limitées.

Les enseignants affectés en milieu rural, les agents de santé ou encore certaines organisations humanitaires utilisent eux aussi régulièrement ces engins pour accéder à des localités éloignées.

Pour Yacouba Sogoré, la recherche d’un équilibre sera déterminante. « Les motos de forte cylindrée sont essentielles pour la plupart de nos concitoyens. Tout se fait avec elles, qu’il s’agisse du transport des vivres ou des déplacements entre villages », rappelle-t-il.

Selon lui, la réussite des mesures passera notamment par la sensibilisation des populations, la collaboration avec les communautés locales et la mise en place de mécanismes permettant de signaler les engins circulant en violation des restrictions.

L’expert estime également que les autorités devront accompagner les populations dans cette phase d’adaptation afin de limiter les perturbations pour les activités quotidiennes.

Avec l’opération d’immatriculation et des restrictions visant les grosses cylindrées, le gouvernement cherche à reprendre le contrôle d’un secteur longtemps resté peu encadré. L’enjeu dépasse la simple question administrative : il touche à la sécurité, à la mobilité et à l’organisation d’un mode de transport indispensable pour des millions de Maliens.

Interdiction de la chicha : un écran de fumée ?

Le 15 août 2022, un arrêté interministériel du gouvernement interdisait l’importation, la distribution, la vente et l’usage de la chicha sur toute l’étendue du territoire national. Les six mois accordés pour se conformer aux dispositions arriveront à terme ce 15 février 2023. Alors que les autorités réaffirment leur détermination à faire appliquer la mesure, les distributeurs ne semblent pas se précipiter. Le défi reste de savoir si les autorités parviendront à faire respecter la réglementation cette fois-ci.

L’arrêté interministériel n°2022-3597/MSPC/MJDH/MSDS/MEF/MIC/MJSCICCC-SG Gouvernement du 15 août 2022, portant interdiction de l’importation, la distribution, la vente et l’usage de la chicha ou tout autre appareil similaire sur l’étendue du territoire, est la suite logique d’un combat que les autorités mènent contre une « toxicomanie banalisée ».

En effet, c’est suite à plusieurs investigations et à des certificats d’analyses du Laboratoire national de la santé que l’Office central de lutte contre les stupéfiants (OCS) a conclu que la chicha permettait de « dissimuler la consommation de plusieurs drogues, dont le cannabis » et de médicaments détournés de leur usage. Il a donc initié cette décision d’interdire ce phénomène, qui favorise selon lui la consommation précoce de drogues chez les jeunes.

Mesure discriminatoire ?

« Nous n’avons pas pu évacuer nos stocks. Nous n’avons pas échangé avec les autorités et nous avons déposé une plainte le 14 octobre contre l’arrêté d’interdiction », s’indigne Mahamadou Diawara, Président des Distributeurs de chicha du Mali. Après avoir demandé un sursis à la décision avant le jugement au fond, la Cour suprême a rejeté ce 26 janvier 2023 la requête de l’association.

Mais celle-ci n’en démord pas pour autant. « Nous avons appelé des experts, nous appellerons d’autres experts d’ici pour démontrer que la chicha n’est pas une drogue », clame le Président de l’association. « La chicha est un tabac, pourquoi les autorités n’ont-elles pas touché au tabac ou à l’alcool », s’interroge-t-il ? Si la chicha est nuisible à la santé, l’alcool et la cigarette aussi.

Quant à l’usage « déguisé de drogue » auquel se livreraient les adeptes de la chicha, M. Diawara se défend d’être responsable d’un tel phénomène. « Nous n’avons rien à voir dans cela. Nous ne sommes pas des vendeurs de drogue », rétorque-t-il, ajoutant que la lutte devrait plutôt se concentrer sur l’interdiction d’entrée de la drogue. Parce que si elle « n’entre pas, elle n’est pas consommée ». Dénonçant des « analyses partiales », il nie que le tabac de la chicha soit plus nocif.

En outre, le secteur absorbe une partie du chômage. Selon le Président des Distributeurs, le secteur emploie des milliers de personnes, environ 3 000 emplois directs au moins, d’après les chiffres qu’il avance, difficilement vérifiables. Serveurs, cuisiniers, sociétés de gardiennage et de nettoyage, la chicha étant un point de convergence dans beaucoup d’espaces, comme les bars ou les night-clubs. S’ils ne souhaitent pas d’affrontement, les distributeurs promettent que l’application de la mesure sera difficile dans ces conditions. Ils sont prêts à aller en prison plutôt que de perdre leur travail. Déplorant l’absence de concertations, ils reprochent aux autorités de n’avoir pas mesuré toutes les conséquences de leur décision. « La chicha aujourd’hui est plus positive que négative dans l’économie. Pour toucher au tabac chicha, il faut toucher à la cigarette et à l’alcool, parce que tout est nuisible à la santé », même à des degrés différents.

Le bâton après la carotte

Dans une communication, ce 31 janvier, l’OCS rappelle que c’est à partir du 15 février 2023 que « l’importation, la vente, la distribution et la consommation de chicha seront interdites sur toute l’étendue du territoire national ». Signé de la Direction de l’Office Central des Stupéfiants – OCS », elle souligne que « les contrevenants s’exposeront à des lourdes sanctions d’emprisonnement et d’amende ». C’est pourquoi l’Office, sous le leadership du ministère de la Sécurité et de la Protection civile, ainsi ses collègues signataires de l’arrêté interministériel interdisant la chicha ou tout appareil similaire au Mali, invite à se conformer à l’arrêté interministériel d’ici le 15 février 2023.

Si les termes du communiqué ne permettent pas d’équivoque sur la volonté des autorités de faire appliquer l’arrêté, ils doivent compter avec celle des distributeurs de faire valoir leurs droits. Ils ont à cet effet attaqué l’arrêté interministériel devant la Cour suprême le 15 octobre 2022. D’abord pour demander la suspension de son exécution, avant de demander son annulation. Une demande de suspension rejetée le 26 janvier 2023.

Estimant qu’après 6 mois de campagne de sensibilisation les populations sont suffisamment informées, le Directeur général adjoint de l’OCS, le Contrôleur général de police Bassirou Bamba souligne que les autorités vont « sévir sans faiblesse », parce qu’il faut que « force reste à la loi ». Et, pour ce faire, des dispositions seront prises et les autres services en charge seront mobilisés pour faire respecter l’arrêté interministériel. Dans une interview accordée à la télévision TM1 le 1er février 2023, il rappelle aux commerçants, consommateurs et distributeurs de chicha que cette interdiction décidée par l’État dans le cadre de « l’impérieuse nécessité de préserver la santé de la population », s’impose à tous et sera respectée.

En attendant, l’arrêté prévoit des peines d’emprisonnement allant de 1 à 10 jours et des amendes de 300 à 18 000 francs CFA pour la production, l’importation, la commercialisation, la détention et l’usage de la chicha.

Selon une étude menée par le service de Pneumologie de l’Hôpital du Point G auprès d’un échantillon de 3 000 lycéens, 71% d’entre eux fumaient la chicha « et certains présentaient des symptômes respiratoires », selon le Pr Yacouba Toloba, chef dudit service. Concernant la dangerosité de la chicha, une autre étude de l’OMS avait déjà alerté, dans une note publiée en 2017, en rappelant les résultats de plusieurs études réalisées une dizaine d’années plus tôt. Compte tenu de la gravité du « tabagisme par pipe à eau », l’organisme mondial de la Santé suggérait aux autorités de régulation de prendre des mesures fiscales ou encore d’interdire ce tabagisme dans les espaces publics, tout en poursuivant la sensibilisation sur les effets nocifs.

Une substance dangereuse surtout pour des jeunes censés être l’avenir du pays. L’une des raisons ayant conduit la Mairie de la Commune IV du District de Bamako à interdire le produit dès 2019. « Si l’avenir d’un pays dépend de sa jeunesse, il faut qu’elle soit saine », expliquait le Maire de la Commune IV, M. Adama Bérété. Pas question pour lui donc de laisser la jeunesse se « détruire ». Car, assez souvent, ce sont des produits de substitution, comme l’alcool et ses dérivés ou la drogue, qui sont utilisés, rendant « les conséquences de cette fumée incalculables ».

Diversement appréciée, la mesure a d’abord été « incomprise », selon le Maire. Mais, entre approbation et réticence, la Mairie a souvent dû faire intervenir les forces de l’ordre pour faire appliquer la mesure. En dépit de tout cela, elle a beaucoup de mal à être respectée, plusieurs « chicha houses » se trouvant dans la commune couverte par elle. L’interdiction étant désormais étendue à l’ensemble du territoire, le maire espère que « nul n’est et ne sera au-dessus de la loi », qu’il faut appliquer avec la dernière rigueur.

Le défi du respect

Pour assurer la mise en œuvre et obliger les acteurs à se conformer, outre l’OCS, la Direction générale des Douanes, la Direction générale du Commerce, de la concurrence et de la consommation (DGCC), la Direction générale de la Police et la Direction générale de la Gendarmerie sont chargées de veiller à l’effectivité de la mesure d’interdiction. Même si les différentes entités concernées n’ont pas encore dévoilé leurs plans, selon certains les forces de l’ordre vont sévir afin que cela serve de dissuasion. Mais, pour un observateur qui a requis l’anonymat, ces actions seraient comme « suer sous la pluie ». Les boutiques de chicha ou encore les chicha houses seront les premières touchées, puisque très visibles, appuie-t-il. Mais qu’en sera-t-il dans les différents clubs, lounges ou restaurants, sans parler des domiciles et espaces privés ? Les forces de sécurité feront-elles des descentes ? Des questions qui trouveront sûrement un début de réponse lors des premiers jours du début effectif de l’interdiction. Ce qui sera déjà impossible à faire pour les autorités, c’est de contrôler totalement la consommation, notamment dans un cadre privé. À moins que grâce aux Douanes, ces produits ne soient réellement interdits d’entrée sur le territoire. Ce que certains clients craignent déjà, c’est que cette interdiction n’entraîne des coûts supplémentaires sur la chicha, avec des revendeurs et tenanciers de boutiques qui mettraient en avant les difficultés pour augmenter leurs prix. À moins de deux semaines de la date retenue pour l’interdiction effective, de nombreux clients et des personnes qui sont dans le milieu de la chicha n’envisagent nullement que la décision puisse être respectée.

Quid chez nos voisins ?

L’exemple chez nos voisins n’incite pas non plus à l’optimisme pour l’effectivité de la décision. L’exemple ivoirien est le plus illustratif. Dans le cadre de l’application d’un décret de 2012 interdisant de fumer dans les lieux publics, les autorités ivoiriennes ont essayé de sévir en 2022. Les forces de l’ordre ont mené des opérations d’envergure, mais cela n’a pas duré deux mois. Les opérations ont cessé, les contrôles aussi. Un journaliste sur place à Abidjan nous confirme que les consommateurs de la chicha fument partout comme si de rien n’était. Au Sénégal, l’interdiction décidée en 2020 est somme toute similaire à celle du Mali. Les autorités sénégalaises avaient également donné six mois aux importateurs et distributeurs de chicha pour s’y conformer. Mais, deux ans plus tard, les autorités n’ont pas réussi à faire respecter la décision. La raison, selon une source au Sénégal, est que les consommateurs ne s’affichent que rarement en public et que le degré de consommation est moindre que celui du Mali. Mais, après la décision des autorités maliennes, le Président de la Ligue sénégalaise de lutte contre le tabac (Listab), Amadou Moustapha Gaye, a saisi l’occasion pour interpeller le chef de l’État Macky Sall pour qu’il s’implique. À partir du 15 février, les capacités des autorités compétentes à faire respecter la décision seront scrutées, afin de déterminer si ce n’est ou non qu’un simple écran de fumée qui finira par se dissiper.