Télécoms : l’Etat face à l’essor du marché informel de l’internet

L’Autorité malienne de régulation des télécommunications a récemment rappelé l’interdiction d’importer, de commercialiser et d’utiliser des équipements non homologués, notamment les kits satellitaires et dispositifs de partage d’accès internet. Ce rappel s’inscrit dans un contexte de développement d’activités informelles qui échappent au cadre économique du secteur.

Le marché des télécommunications au Mali connaît une expansion rapide. Le taux de pénétration d’internet est passé d’environ 45 % à plus de 50 % en trois ans. Cette dynamique repose en grande partie sur les investissements des opérateurs agréés, qui ont engagé près de 150 milliards de FCFA (environ 250 millions de dollars) au Mali entre 2023 et 2025 dans le déploiement de la fibre et l’extension des réseaux 4G, notamment en zones rurales. Cette croissance exerce une intense pression sur les réseaux et les infrastructures, notamment dans les zones urbaines et périurbaines.
Malgré ces investissements, une partie de la demande en connectivité continue de se tourner vers des solutions informelles.
Dans ce contexte, la circulation d’équipements non homologués constitue une source de déséquilibre. Interdits depuis 2024, ces dispositifs continuent pourtant d’être utilisés, portés par une demande croissante en connectivité, en particulier dans les zones insuffisamment couvertes. Des réseaux informels de distribution et de revente d’accès se développent ainsi en marge du cadre réglementaire, générant des pertes de revenus pour les opérateurs et une diminution des recettes pour l’État. Ces pratiques informelles représentent un manque à gagner significatif pour les finances publiques.
Les autorités multiplient les actions pour contenir ce phénomène. Le 26 février 2026, l’AMRTP a mené une opération de sensibilisation auprès des acteurs des marchés de Bamako, mettant en garde contre l’utilisation d’équipements tels que les kits satellitaires ou certains appareils de communication, également pour des raisons liées à la sécurité. Cette démarche traduit une volonté de renforcer le contrôle d’un secteur considéré comme stratégique.
Le secteur des télécommunications demeure un levier important de croissance et de recettes pour l’économie nationale. Pour les opérateurs titulaires de licences, l’enjeu est double. Il s’agit de préserver les investissements consentis dans les infrastructures, mais aussi de maintenir des conditions de concurrence équitables. La présence d’acteurs non régulés fragilise cet équilibre et peut, à terme, freiner les efforts d’extension du réseau.
Dans un pays où les besoins en connectivité restent élevés, notamment en dehors des grands centres urbains, la question dépasse la seule régulation. Elle pose celle de l’adaptation du modèle économique du secteur face à l’émergence de nouvelles technologies. Entre impératifs de développement numérique et exigences de régulation, l’équilibre reste encore à définir.

Bekaye Cissé : « La création de contenus numériques en langues locales reste essentielle pour favoriser l’adoption d’Internet par les Maliens ».

Bekaye CISSE est ingénieur Systèmes, Réseaux et Sécurités Informatique. Il est le président de la Commission Technique ISOC Mali. Il nous donne son regard sur la nouvelle Politique Nationale de Développement de l’Economie Numérique (2025-2029), les conditions de sa mise en œuvre et les acquis et perspectives d’internet au Mali.

 

Quel est votre  regard sur la Politique Nationale de Développement de l’Économie Numérique ?

La mise en place d’une Politique Nationale de Développement de l’Économie Numérique au Mali marque une étape importante dans la transformation numérique du pays. Ce document stratégique vise à positionner le Mali comme un hub technologique en Afrique de l’Ouest et à faire du numérique un levier de croissance économique et de développement social dans un environnement de maîtrise de la souveraineté numérique.
La PNDEN 2025-2029 présente une vision modernisée qui intègre des avancées technologiques telles que l’intelligence artificielle et la robotique. Elle met l’accent sur l’innovation, la cybersécurité et la connectivité. Cette nouvelle politique a pour objectif de construire une économie numérique inclusive, en phase avec les réalités du Mali, et de favoriser la création d’un environnement propice à l’émergence de start-ups.
Les objectifs ambitieux de la politique sont alignés avec les défis du développement du Mali et les tendances mondiales en matière de digitalisation.

 

 Quels sont les défis à relever pour sa réalisation ?
Pour que le Mali tire parti de la révolution numérique afin de construire une économie numérique forte et inclusive, la nouvelle politique nationale de développement de l’économie numérique doit être ambitieuse et inclusive, en s’attaquant à des défis clés tels que l’investissement dans les infrastructures, l’accès à l’internet haut débit, le développement du capital humain avec des compétences numériques, l’inclusion numérique avec l’accès universel au haut débit, la gouvernance, la cybersécurité, la protection des données ainsi que l’intelligence artificielle et la robotique.
La réussite de cette politique dépendra également  d’une collaboration étroite entre tous les acteurs du secteur numérique, y compris le gouvernement, le secteur privé, la société civile et les partenaires au développement

 

Quels sont les acquis et les perspectives du développement d’Internet au Mali ?

Le développement de l’internet au Mali a connu une croissance significative ces dernières années, apportant de nombreux avantages. Toutefois, il reste des défis à relever pour tirer pleinement parti de ce potentiel.
Ces dernières années, les taux de pénétration d’Internet ont augmenté régulièrement, offrant à un nombre croissant de Maliens un accès à l’information, y compris aux médias et aux services en ligne. Les réseaux sociaux jouent un rôle de plus en plus important dans la vie sociale et politique des Maliens, facilitant la communication et la mobilisation.
Les investissements dans les infrastructures de télécommunications ont permis d’améliorer la couverture du réseau, en particulier dans les zones urbaines.
Le secteur numérique est en plein essor, créant de nouvelles opportunités d’emploi et stimulant la croissance économique.

Pour l’avenir, l’objectif reste d’étendre la couverture Internet à l’ensemble du pays, en particulier dans les zones rurales, afin de réduire la fracture numérique.
Améliorer la qualité des services, en termes de vitesse et de stabilité, pour répondre aux besoins croissants des utilisateurs.
La création de contenus numériques en langues locales reste essentielle pour favoriser l’adoption d’Internet par les Maliens.
Le renforcement de la protection des données personnelles et la lutte contre la cybercriminalité sont des enjeux majeurs pour garantir un développement sûr et durable de l’internet.
Promouvoir l’e-gouvernement pour développer les services administratifs en ligne afin de simplifier les procédures et améliorer l’efficacité de l’administration.
L’accès à une électricité stable et fiable est essentiel au bon fonctionnement des équipements informatiques.
Un cadre réglementaire clair et approprié est nécessaire pour encourager les investissements et promouvoir la concurrence.

 

 

Économie numérique : Une nouvelle politique pour corriger les lacunes

La place du numérique dans le développement socioéconomique est reconnue par le Mali, à l’instar d’autres pays du monde. Cependant, l’atteinte des objectifs en la matière se heurte à certains défis, dont un faible accès. C’est pourquoi les autorités envisagent à travers une politique de développement d’améliorer ces services afin de favoriser la digitalisation, la transparence et l’efficience des services publics, notamment.

Adoptés en 2015, la Politique nationale de développement de l’Économie numérique et son Plan d’actions ont mis en évidence certains faits. L’évaluation de « Mali numérique 2020 » fait ressortir un taux d’exécution global de 27,30%, soit 18 actions menées à terme sur les 66 programmées, avec un taux de mobilisation des ressources de 24,24%, soit 54,5 milliards sur les 224,792 prévus. Ces insuffisances soulignent la nécessité d’une nouvelle Politique nationale de développement de l’Économie numérique et de son Plan d’actions « Mali 2025-2029 », validés lors d’un atelier national le 24 octobre 2024. Selon ses auteurs, ce sont les attentes non comblées des précédentes politiques qui le justifient. En effet, la Politique de 2015 n’a pas été mise en œuvre parce que les organes prévus, notamment le Conseil national du Numérique et le Comité national de mise en œuvre, n’ont pas été créés et que la table-ronde des bailleurs n’a pas été organisée. Les mêmes absences de gouvernance et de financement expliquent l’échec de « Mali Numérique 2020 ».

Le nouveau document veut donc s’adapter à l’environnement actuel et permettre  « l’accès universel et aux normes internationales pour une économie numérique inclusive dans notre pays ».

Rattraper le retard

Le secteur de l’économie numérique est l’un des principaux moteurs de développement des pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) par sa contribution au PIB. Le Mali fait partie des pays qui ont une faible contribution de cette économie numérique. L’Indice de développement des TIC (IDI-TIC) 2023 classe le Mali à la 5ème position avec 38,2%, derrière le Sénégal (66,5%), la Côte d’Ivoire (59%), le Togo (40,2%) et le Bénin (38,3 %), devant la Guinée-Bissau (33,1%) et le Burkina Faso (28,5%).

Dans l’utilisation d’Internet dans l’espace UEMOA, le Mali garde la même place avec 30,5% en 2023, derrière le Sénégal (55%), la Côte d’Ivoire (38%), le Togo (32,5%) et le Bénin (30,7%).

Le développement de l’économie numérique présente des opportunités pour le Mali, mais il révèle aussi des faiblesses, dont le manque d’infrastructures numériques adéquates, le coût élevé d’accès à Internet, les faibles compétences numériques et la faible qualité de la connexion Internet.

Fatoumata Maguiraga

Grogne contre le prix d’Internet : une lutte africaine

Tout comme au Mali, les citoyens de plusieurs pays africains militent contre le prix d’Internet dans leurs pays. De la Côte d’Ivoire au Bénin, en passant le Burkina et le Cameroun, la lutte s’intensifie.

Partout le même mot d’ordre : protester pour que baissent les prix des forfaits internet. Au Bénin, des internautes se mobilisent depuis plus d’un mois pour cela. Dans ce pays, le prix d’un giga de forfait Internet est passé de 500 francs CFA en 2018 à 1 000 voire 1 200 francs actuellement, selon les opérateurs. Des mouvements de protestation s’organisent face à « l’inaction » des autorités du pays pour ramener le prix à 500 francs CFA. Ce qu’ont réussi en avril dernier les Ivoiriens. Au début du mois, les fournisseurs Internet de Côte d’Ivoire avaient diminué les volumes des packs : pour le même prix, les consommateurs avaient moins de données Internet. Face à l’ampleur de la contestation sociale et avec l’intervention du gouvernement, les entreprises sont finalement revenueaux prix d’avant. Mais la colère ne retombe toujours pas dans le pays, où des voix s’élèvent encore pour une diminution du prix des tarifs Internet. De la Côte d’Ivoire est parti un mouvement de contestation qui a désormais atteint le Cameroun. Au pays des Lions Indomptables, depuis le 24 avril dernier, les clients des opérateurs de télécoms Orange et MTN organisent des actions de boycott des services de ces entreprises. Outre se mettre en mode avion de 12 à 14h par jour, ils se désabonnent et signalent sur le réseaux sociaux les pages des sociétés de téléphonie.

Le 18 avril 2023, c’est la même stratégie qu’ont adopté les Burkinabè pour « dénoncer le coût d’Internet ». Au pays des Hommes intègres, les citoyens ne conçoivent pas par exemple que le gigaoctet soit vendu 2 000 francs CFA. Un prix « inconcevable » pour les Burkinabè, qui réclament une baisse des tarifs avec un gigaoctet à 300 francs.

Dans les pays africains, où les nombreux jeunes sont de plus en plus connectés à Internet, rendre son accès abordable et accessible est devenu un enjeu majeur pour les gouvernants. Autant pour stimuler l’innovation, le développement des compétences numériques et la croissance économique des États que pour éviter une contestation sociale qui ne cesse de prendre de l’ampleur un peu partout sur le continent.