Pr Ibrahima N’Diaye : « Selon moi, l’État n’a pas suffisamment pris en charge la formation du citoyen ».

Le civisme et le patriotisme sont au cœur du débat au Mali, 66 ans après l’indépendance. Quel est le rapport du citoyen malien à l’Etat, quel citoyen faut-il pour le Mali, de demain, le Pr. Ibrahima N’Diaye, sociologue répond à nos questions.

Comment caractérisez-vous aujourd’hui le rapport du citoyen malien à l’État ?

Le citoyen ordinaire se reconnaît beaucoup dans les autorités et les légitimités traditionnelles, parce qu’elles correspondent à son mode de vie. À côté de celles-ci existe la citoyenneté républicaine, avec ses institutions et ses textes, davantage comprise par ceux qui sont passés par l’école. Cette dualité complexifie le rapport du citoyen à l’État.

Qu’est-ce qui explique l’incivisme ?

Il y a deux problèmes. Le premier est la dissonance entre deux citoyennetés : celle issue de l’héritage ancien et celle portée par la République. Chacune a ses propres références et peut considérer les comportements de l’autre comme de l’incivisme.

Le second problème, plus grave selon moi, est que l’État n’a pas suffisamment pris en charge la formation du citoyen. Cette mission a longtemps été confiée aux partis politiques, aux associations, aux syndicats et à la société civile, sans produire les résultats attendus.

Comment renforcer durablement la citoyenneté au Mali ?

Nous disposons de valeurs partagées depuis des siècles, comme le Sinankunya, le Mɔgɔya ou le Maaya. Elles doivent être constamment rappelées, transmises et expliquées. Il faut aussi inciter les citoyens à passer à l’action.

L’impulsion doit venir d’un leadership conscient et légitime, capable d’entraîner la population vers davantage de cohésion, d’entente et d’entraide.

Faso Baro Kènè : réinventer le citoyen malien par les valeurs

« Faso Baro Kènè », ou l’espace de débat citoyen, est une initiative portée par le ministère en charge de la Culture. Elle s’inscrit dans la dynamique « Mali Culture 2025 », qui fait de l’année 2025 l’année de la culture au Mali.

Ce nouvel espace d’échange, appelé à s’animer dans toutes les régions du pays, vise à forger un citoyen profondément enraciné dans les valeurs culturelles maliennes, et pleinement engagé dans la construction d’un Mali uni et fort.
La conférence inaugurale, placée sous le thème évocateur « Maaya ni Danbé pour une culture de MaliKura », a posé les bases de cette nouvelle tribune d’échanges et de transmission. À travers des discussions sur l’histoire et les traditions locales, Faso Baro Kènè entend favoriser la compréhension mutuelle entre les différentes composantes culturelles du pays. Dans un Mali riche de sa diversité, les initiateurs espèrent ainsi contribuer à la consolidation de la paix et du vivre-ensemble, en misant sur ce dialogue ouvert et enraciné.
Pour toucher l’ensemble du territoire, l’espace s’appuie sur le cadre d’échanges « Maaya ni Danbé Kènè », déjà mis en place dans les gouvernorats de région. Ce dispositif a été conçu grâce à la collaboration entre plusieurs ministères à savoir celui de l’Administration territoriale, celui de la Jeunesse et des Sports, celui de la Réconciliation nationale et enfin celui de la Culture.
Mais plus qu’un simple cadre de débat, Faso Baro Kènè puise son essence dans deux notions fondamentales de la culture malienne : le Maaya et le Danbé. Maaya, qui signifie humanisme en bamanan, et Danbé, la dignité, sont deux valeurs cardinales sur lesquelles repose l’équilibre social. Pour les initiateurs, elles doivent désormais servir de repères pour guider l’individu dans la société.
« Maaya et Danbé sont comme la première religion du Mali, en ce sens qu’ils façonnent l’individu et l’empêchent de devenir un monstre social pour ses semblables », affirme Tiémoko André Sanogo, auteur de La Métamorphose. Ces valeurs s’appuient sur des piliers tels que la retenue, la sobriété, la connaissance de soi, le respect, la compassion ou encore la parole donnée. À l’opposé, elles rejettent catégoriquement des comportements déviants comme le mensonge, la trahison, la méchanceté ou l’oisiveté.
L’ambition de Faso Baro Kènè est de reconstruire un nouveau type de Malien, aligné sur les fondements éthiques de sa société et résolument engagé pour le développement du pays. À travers une éducation civique renforcée, ciblant aussi bien les jeunes que les adultes, l’initiative veut éveiller l’esprit patriotique et impulser un changement de comportement durable.
Fatoumata Maguiraga