Paix et réconciliation : le nouvel observatoire entre espoirs et défis

La mise en œuvre de la Charte nationale pour la paix et la réconciliation nationale franchit une nouvelle étape avec la nomination, le 2 mars 2026, des membres de l’Observatoire chargé de suivre son application. Cette nouvelle instance, appelée à jouer un rôle stratégique dans la consolidation de la cohésion sociale et du vivre-ensemble dans le pays, fait également face à d’importants défis.

Rattaché à la Présidence de la République, l’Observatoire de la paix et de la réconciliation nationale se veut une structure de veille et de coordination destinée à accompagner la mise en œuvre effective de la Charte sur l’ensemble du territoire. Sa mission consiste notamment à mesurer les progrès réalisés dans le processus de paix, à identifier les obstacles à la cohésion sociale et à formuler des recommandations aux autorités.
À sa tête, l’ancien Premier ministre Ousmane Issoufi Maïga sera assisté du Général Mody Bérété en qualité de vice-président. L’organe compte également 28 autres membres provenant de différents horizons institutionnels et sociaux.
Un instrument de veille et d’accompagnement du processus de paix
Au-delà de son rôle institutionnel, l’Observatoire pourra constituer un levier important pour renforcer le suivi des engagements pris dans le cadre de la Charte nationale pour la paix et la réconciliation nationale. Selon le Dr Ahmadou Touré, Directeur du Centre de recherche en gouvernance, médiation et sécurité au Sahel, sa mise en place représente une avancée significative dans l’architecture de la paix au Mali.
« L’Observatoire représente un pas décisif vers la paix au Mali en offrant des avantages stratégiques tels que le monitoring permanent des engagements nationaux, la promotion d’une appropriation locale des processus de réconciliation et la facilitation d’ajustements adaptatifs face aux défis émergents comme les tensions sécuritaires ou les vulnérabilités socio-économiques », explique-t-il.
Le nouvel organe pourrait également jouer un rôle de vigie en matière de prévention des tensions. En analysant les évolutions sur le terrain, il sera en mesure de signaler précocement les risques de conflits locaux ou de dégradation de la cohésion sociale.
Pour Mohamed Abdellahi Elkhalil, spécialiste des questions sociales et sécuritaires du Sahel, cette fonction d’alerte constitue l’un des principaux apports attendus de l’Observatoire.
« Cette instance sera en mesure d’identifier en amont les tensions locales, d’anticiper les risques éventuels de reprise des hostilités et de signaler tout manquement potentiel aux engagements souscrits dans le cadre de la Charte », souligne-t-il.
Par ailleurs, il ajoute que l’Observatoire pourra également contribuer au renforcement du dialogue intercommunautaire et à la prévention des discours de haine, en favorisant les échanges entre les différentes composantes de la société malienne.
Défis majeurs
Malgré les attentes placées dans cette nouvelle instance, plusieurs défis pourraient toutefois limiter son efficacité. Le premier concerne la question de l’inclusivité.
« L’absence de représentants des groupes armés, qu’ils soient ou non signataires des précédents accords, ainsi que de certaines figures politiques majeures ayant rejeté la Charte constitue indéniablement une limite », estime Mohamed Abdellahi Elkhalil.
« Pour qu’un observatoire de la paix puisse exercer pleinement sa mission, il conviendrait idéalement d’y intégrer l’ensemble des parties prenantes au conflit », ajoute-t-il.
Outre la question de la représentation, M. Elkhalil affirme que les moyens financiers et logistiques pourraient également conditionner la capacité de l’Observatoire à agir efficacement. De son point de vue, la surveillance du processus de réconciliation sur l’ensemble du territoire nécessitera des ressources importantes et un déploiement opérationnel solide.
La persistance de l’insécurité dans plusieurs régions du pays représente un autre défi majeur. Les activités de terrain, notamment la collecte d’informations et les missions de médiation, pourraient être compliquées dans certaines zones, selon le spécialiste.
Pour lui, la crédibilité de l’Observatoire dépendra aussi largement de sa capacité à préserver son indépendance et son impartialité. « Toute perception de proximité excessive avec les autorités pourrait fragiliser la confiance des acteurs concernés ».
Dans un contexte marqué par la complexité du conflit malien, mêlant terrorisme, tensions intercommunautaires et revendications politico-identitaires, la mission confiée à l’Observatoire de la paix et de la réconciliation nationale s’annonce particulièrement exigeante.
Comme le souligne le Dr Ahmadou Touré, « son succès dépend d’un engagement collectif des autorités, de la société civile et des partenaires régionaux ».
Mohamed Kenouvi

Processus DDR : Une nouvelle phase pleine d’enjeux

Lors de son discours de Nouvel An, le 31 décembre 2024, le Président de la Transition, le Général d’Armée Assimi Goïta, a annoncé une initiative majeure visant le désarmement de 3 000 miliciens d’autodéfense. Cette démarche s’inscrit dans le cadre des efforts continus pour renforcer la sécurité et promouvoir la réconciliation nationale, même si sa mise en œuvre parait très compliquée.

L’annonce du Président Goïta intervient dans un contexte où le Mali cherche à consolider la paix et à restaurer l’autorité de l’État sur l’ensemble de son territoire. Le processus de Désarmement, Démobilisation et Réinsertion (DDR) est une composante essentielle de cette stratégie, visant à intégrer d’anciens combattants dans les structures étatiques ou à faciliter leur réinsertion socio-économique.

Selon les détails fournis, sur les 3 000 miliciens concernés, 2 000 seront intégrés au sein des Forces Armées Maliennes (FAMa) après une formation adéquate, tandis que les 1 000 restants bénéficieront de programmes de réinsertion dans la vie civile, avec un accompagnement pour la mise en place de projets facilitant leur intégration socio-économique.

Il est à noter que le chiffre de 3 000 miliciens correspond à celui annoncé lors de l’opération de DDR – Intégration accélérée mise en œuvre dans le cadre de l’Accord issu du processus d’Alger. Lors de cette précédente initiative, près de 1 800 ex-combattants issus des mouvements armés signataires de l’Accord avaient été intégrés dans les rangs des FAMa. Cette similitude numérique soulève des questions quant à la nouveauté de l’actuelle initiative et à la possibilité qu’il s’agisse d’une reconduction des objectifs précédents.

Composition et efficacité des nouvelles Commissions DDR

La mise en place de nouvelles Commissions DDR et d’intégration héritées de celles établies pour l’application de l’Accord, dénoncé par les autorités maliennes fin janvier 2024, suscite des interrogations. Le remplacement de la plupart des anciens membres, souvent expérimentés et issus des FAMa et des ex-combattants, par de nouveaux commissaires considérés comme novices dans le domaine, pose la question de l’efficacité de ces structures. Les anciens membres, ayant une meilleure connaissance du terrain et des acteurs, étaient perçus comme capables de mener à bien une mission aussi complexe.

Identification des groupes concernés

Un autre point d’interrogation concerne la nature et l’identité des groupes armés désignés comme « milices » sélectionnés. Aucune précision n’a été apportée quant à savoir s’il s’agit de groupes d’autodéfense tels que Dan Na Ambassagou, de terroristes, de mouvements armés de l’ex-Accord restés fidèles à l’État, ou encore de jeunes de Gao ayant accepté en 2013 de remettre leurs armes à l’opération Serval en son temps, moyennant une intégration dans le processus DDR, ce qui n’est jamais arrivé jusqu’ici, causant une grande frustration parmi ces jeunes. Cette absence de clarté alimente les spéculations et les inquiétudes quant à l’efficacité et à l’équité du processus.

Quid de l’accompagnement des partenaires?

Par ailleurs, la conduite d’un processus DDR est notoirement coûteuse et contraignante, comme en témoignent les expériences d’autres pays confrontés à des situations similaires. L’ancienne opération bénéficiait de l’accompagnement de partenaires internationaux tels que la MINUSMA. Le nouveau processus semble être conduit exclusivement par les autorités maliennes, ce qui pose la question des moyens financiers et logistiques disponibles pour mener à bien cette initiative, surtout dans un contexte où le pays fait face à de nombreux défis et priorités.

L’annonce du désarmement des milices a suscité des réactions mitigées au sein de la population et des observateurs. Certains saluent l’initiative comme un pas important vers la paix et la stabilité, tandis que d’autres expriment des réserves quant à sa mise en œuvre effective et à son impact réel sur le terrain. La réussite de ce processus dépendra en effet en grande partie de la transparence dans l’identification des groupes concernés, de la compétence des nouvelles Commissions DDR, de la disponibilité des ressources nécessaires et de la capacité des autorités à instaurer un climat de confiance avec l’ensemble des parties prenantes.

Plus qu’un défi logistique, ce processus représente une occasion unique de réinventer les fondements de la paix et de la réconciliation nationale. Pour qu’il soit couronné de succès, il faudra transformer cette vision en réalité, en tenant compte des leçons du passé et des attentes de l’ensemble des parties prenantes.

Massiré Diop

Paix et réconciliation nationale : L’avant-projet de Charte bientôt finalisé

Durant le délai supplémentaire accordé par le Président de la Transition, la Commission de rédaction de l’avant-projet de la Charte nationale pour la paix et la réconciliation nationale a mené une série de consultations avec les institutions de la République et rencontré des personnes ressources qui ont apporté des contributions au document, dont la finalisation est en cours.

Initialement prévu pour deux mois à compter de juillet dernier, le mandat prorogé de la Commission de rédaction de l’avant-projet de la Charte nationale pour la paix et la réconciliation nationale a officiellement pris fin le 30 septembre dernier. Toutefois, avant la remise officielle du document final au Président de la Transition, les membres de la Commission sont en phase de relecture du texte depuis le début de cette semaine. « Nous sommes en relecture jusqu’au jeudi 3 octobre. D’ici là, si nous recevons les contributions des autres institutions, nous allons les intégrer à l’avant-projet », confie une source au sein de la Commission.

Le texte final de l’avant-projet de la Charte nationale pour la paix et la réconciliation nationale, ainsi que le rapport final de la Commission, pourraient être remis au Président de la Transition la semaine prochaine ou celle d’après, en fonction de la durée des travaux de relecture et d’intégration des contributions en cours dans le texte initial. « Toutes les étapes d’écoute ont été franchies. La prochaine sera la remise du document au Président de la Transition. Mais pour l’instant, aucune date n’est fixée », glisse une autre source interne à la Commission.

Charte inclusive ?

La Charte pour la paix et la réconciliation nationale constituera « le document de référence pour toutes initiatives, actions et activités qui concourent à la sécurité, à la paix, à la réconciliation nationale, à la cohésion sociale et au vivre-ensemble au Mali ». Recommandée lors du Dialogue Inter-Maliens après la caducité de l’Accord pour la paix et la réconciliation nationale, elle se veut le nouveau socle pour la consolidation de la paix et de la réconciliation au Mali.

Contrairement au processus d’Alger, qui a abouti à l’Accord pour la paix et la réconciliation nationale de 2015, la Commission de rédaction de l’avant-projet de Charte s’est appliquée à dialoguer avec toutes les couches représentatives du pays. « Par le passé, on a pris des décisions au nom du peuple malien sans le consulter et on a dû revenir dessus. La démarche, inspirée cette fois par le peuple malien et adoptée par les hautes autorités de la Transition, est participative et inclusive à tous points de vue », souligne Ibrahim Ikassa Maïga, ministre de la Refondation de l’État.

Un autre élément de différence majeur, selon le sociologue Fodié Tandjigora, est que la nouvelle Charte « n’est pas rédigée sur une table de négociation ou sous la contrainte de l’État » et pourra ainsi servir de socle à toutes les futures négociations.

Après les rencontres avec les forces vives de la Nation dès le début de leur mission, les membres de la Commission de rédaction, présidée par l’ancien Premier ministre Ousmane Issoufi Maïga, se sont rendus auprès des institutions de la République et du gouvernement du 24 au 26 septembre 2024. La Cour suprême, la Cour constitutionnelle, le Conseil économique, social, environnemental et culturel, le Haut Conseil des collectivités, le Conseil National de Transition (CNT), ainsi que le gouvernement, sous la houlette de la Primature, ont tous soumis des contributions à l’avant-projet.

Contributions diverses

Plusieurs propositions clés ont été faites par les différentes institutions. Le Conseil National de Transition préconise, entre autres, d’ériger la promotion et la défense de la paix et de la réconciliation nationale parmi les devoirs des citoyens, de travailler à la véritable réconciliation des Maliens et d’instaurer une gouvernance vertueuse. L’organe législatif de la Transition recommande également, pour s’assurer de l’accompagnement du peuple, que le projet de Charte soit soumis à un référendum, après sa formalisation par voie législative.

« Il serait bon que la Charte puisse être flexible afin de prendre en compte d’autres conflits ou tensions que nous ne connaissons pas encore ou dont les manifestations peuvent varier », a souligné au nom du gouvernement le ministre de la Justice, Mahamadou Kassogué, qui a par ailleurs assuré que le document ne serait pas « destiné au placard » mais « bien mis en œuvre ».

Mohamed Kenouvi