Siré Sy : « Sans parrainages, nous en serions à plus d’une centaine de candidatures »

Siré Sy, Président du think tank Africa World Wide Group, répond aux questions de Journal du Mali sur l’élection présidentielle au Sénégal de février prochain.

19 candidats ont été écartés de la course pour un défaut de parrainages. Comment cela a-t-il été vécu ?

Il y’a eu une satisfaction et une acception unanime du principe du parrainage. A la sortie des législatives de 2018, tous les acteurs ont convergé de la nécessité de réguler et de filtrer le jeu politique pour une meilleure lisibilité des offres politiques mais aussi pour la soutenabilité financière et logistique dans l’organisation des futures élections. Il fallait donc trouver une solution intermédiaire avant d’aller à une nouvelle élection qui est la présidentielle de février 2019. Si il n’y avait pas ce filtre de parrainage, nous en serions à plus d’une centaine de candidatures déclarées, ce qui allait techniquement faussé le jeu électoral. L’idée du parrainage est saluée aussi bien par les politiques que par les populations. Mais, ce sont les modalités pratiques et la mise en œuvre qui font qu’il y’a eu beaucoup de choses à dire. L’opposition estime que c’est un moyen de règlement de comptes et d’éliminer de potentiels challengers à l’actuel président et candidat à sa propre succession. Vu la complexité du parrainage qui est une première au Sénégal, le gouvernement a jugé nécessaire d’associer la société civile sénégalaise qui est venue assister le conseil constitutionnel dans le depouillement des listes de parrains. Au départ, la matière n’était que réservée qu’au conseil constitutionnel, mais vu l’ampleur de la tâche, la société civile est venue en appoint pour aider et assister le conseil constitutionnel. Par la suite, cette société civile, a tenu une conférence de presse au cours de laquelle, elle a affirmé que l’idée était bonne mais qu’il y’a eu des couacs et que la loi même qui a institué le parrainage devait être revue pour plus de clarté. A l’épreuve du terrain, aussi bien le pouvoir que l’opposition se sont rendus compte que ce n‘était pas une loi la plus unanime dans sa mise en oeuvre. Il y avait beaucoup d’insuffisances et d’incorrections. Et cette loi n’est pas contestée dans son principe mais plutôt dans ces modalités pratiques. Aujourd’hui, nous avons cinq à six candidats qui sont déclarés recevables. Les Sénégalais sont heureux de cette situation pour deux raisons. La première est d’ordre politique, parce que aujourd’hui avec six candidats, en terme de choix c’est beaucoup plus clair. Et c’est aussi une aubaine pour le budget national. Plus il y’a de candidats, plus le budget de l’élection est expansif.

Les Sénégalais nourrissent t’ils  un intérêt particulier pour cette élection ?

Les Sénégalais sont fondamentalement politiques. Sociologiquement, tant que les choses n’arrivent pas à leur terme, vous avez l’impression qu’ils ne s’y intéressent pas, chacun vaque à ses occupations quotidiennes. Depuis que Maitre Abdoulaye Wade est à la retraite, nous n’avons pas dans le monde politique ce que nous pouvons appeler ‘’les bêtes politiques’’, c’est-à-dire des gens qui peuvent créer des évènements, de la surtension, de la surenchère et tenir en haleine le monde politique et électoral. Aussi, à y regarder de plus prés, il  y’a comme qui dirait un désamour entre la population sénégalaise et la classe politique classique. Même si au départ, les gens avaient plutôt voter pour sanctionner Wade que pour plébisciter Macky Sall, une partie de la population estime, avec le temps, que sur le plan économique et social, des heureuses initiatives sont prises et des actions menées, même s’il ya encore de l’espace pour apporter des correctifs à la trajectoire d’ensemble. Mais, il me semble à lecture de la température politique, les populations estiment que Macky Sall entreprend des actions pour relever leur niveau de vie, réduire les inégalités sociales, redistribuer les richesses. Même si le tableau n’est pas tout à fait orange, les populations ne se reconnaissent pas dans le jeu politique et ne souhaitent pas être les dindons de la farce du jeu politique.

L’opposition accuse Macky Sall de faire barrage à ses principaux concurrents. Qu’en est-il ?

Pour l’opposition, Macky Sall fait tout pour invalider les candidatures de Khalifa Sall et de Karim Wade. Mais pour les tenants du pouvoir et sa majorité, ils estiment être dans le registre de la loi et rien que du droit, en ce qui concerne la disqualification de Khalifa Sall et de Karim a ses joutes électorales. Tout dépend maintenant de l’angle d’approche sur la question. La revendication des tenants du pouvoir est fondée sur le plan du droit. Il y’a une procédure juridique en cours aussi bien pour Khalifa Sall que pour Karim Wade qui invalide en soi et pour le moment leur candidature. Mais, un problème se pose. Pour Karim Wade, la procédure judiciaire est arrivée en son terme. Donc de fait, il y’a ce qu’on appelle l’autorité de la chose jugée sur son dossier judiciaire. Pour le cas Khalifa Sall, nous n’avons pas encore atteint ce stade et la procédure n’est pas encore à son terme. Et dès lors, il est présumé innocent, il ne perd donc pas ses droits civiques et politiques. Dans l’intervalle de temps selon les défenseurs de Khalifa Sall où ce dernier a été condamné en première instance, il a fait appel auprès de la cour d’appel qui a confirmé la condamnation, maintenant, il se pourvoi en cassation, techniquement, d’ici au 24 février, date des élections présidentielles, la procédure du rabat d’arrêt que les avocats de Khalifa Sall ont introduit, ne pourra être vidé complètement. Juridiquement, Khalifa Sall peut être candidat même du fond de sa cellule, ce serait assez anecdotique. C’est aujourd’hui toute la bataille entre les partisans de Khalifa Sall et ceux de Macky Sall afin de savoir si, il participera ou non à l’élection présidentielle.

Quels sont les candidats qui peuvent inquiéter Macky Sall ?

Il y’a deux candidats qui à mon avis, devraient être pris très au sérieux par le camp de la majorité présidentielle. Le premier, c’est Issa Sall. Il est le candidat du parti de l’unité et du rassemblement. C’est un parti extrêmement structuré car adossé à un mouvement religieux, les Mourtachidines, d’obédience tidiane. Lors des dernières législatives, c’est le parti qui allé seul a cette élection, sans coalition et qui est sorti troisième. Il fallait le faire. Ils ont déjà une base affective et un électorat fidèle, avec les militants de cette confrérie. Celui qui représente le parti, est un acteur nouveau, un homme neuf, qui n’a jamais été du système politique. Le PUR  bat campagne là-dessus. Il essaie de se démarquer en mettant en avant le fait qu’il n’est pas un politicien professionnel, un politicien de métier. Et c’est un discours qui commence à prendre au Sénégal. Les Sénégalais en ont marre de cette classe de politiciens de métiers, ils veulent voir autre chose.

Le deuxième c’est Ousmane Sonko. Il sera un peu la coqueluche de cette élection présidentielle de février 2019. En matière politique, il y’a des dimensions subjectives, qui relèvent de l’esthétique qui aux premiers abords, peut paraitre anodins mais qui peuvent faire une grande différence auprès de l’électorat sénégalais qui est majoritairement jeune et genré. Ousmane Sonko est à la tête d’une coalition de partis et de mouvements de soutien. Il est relativement jeune (44 ans), son discours est hors cadre et tranche avec les discours de politique politicienne habituelles, selon certaines filles : il est beau. Tout ça, ce sont des critères d’identification et de marqueur social qui font que beaucoup pourraient voter pour lui rien que pour ces aspects là sans pour autant comprendre les contours de son programme. Car, fondamentalement et hélas, le vote au Sénégal et en Afrique, se fait souvent sur des bases affectives et suggestives, davantage que sur les bases de programmes et de projets de société. En Afrique et pour les élections, il faudra davantage parler et dialoguer avec le cœur que la raison et l’ordre du discours est extrêmement important. A part ces deux-là, tous les autres ont fait leur temps et les sénégalais ont déjà fini de se faire leur idée et leur opinion sur ces leaders politiques là.

Une coalition de l’opposition peut-elle voir le jour dans l’éventualité d’un second tour?

Oui absolument. Actuellement, tous les jeux sont possibles. Il y’a eu beaucoup de leaders politiques qui ont vu leurs candidatures invalidées par le conseil constitutionnel. Les recalés s’organisent afin de constituer des grands pools pour combattre Macky Sall. Ce dernier lui-même, se bat pour créer de fortes alliances autour de sa candidature. Mais vous savez le second tour d’une élection n’est la seconde mi-temps d’un match mais c’est un tout autre match. Un second tour n’est pas un deuxième tour mais une nouvelle course, une nouvelle élection. D’après nos projections, nous risquons d’aller vers une situation inédite au Sénégal, où pour la première fois dans sa trajectoire politique et électorale, un président candidat à sa propre succession, ira au second tour et finira par remporter la présidentielle. La jurisprudence politique nous enseigne au Sénégal que lorsque qu’un Président est contraint à un second tour, il le perd au bout du jeu. Cela a été le cas avec Abdou Diouf en 2000 mais aussi avec Abdoulaye Wade en 2012. D’après nos analyses, pour que le challenger batte le favori, président sortant au second tour, il faudrait que les écarts de voix entre le favori et le challenger ne dépassent pas les 15%. Mais d’après les tendances lourdes et les sondages sous nos coudes, il risque d’avoir entre 25 à 30% d’écart de points entre Macky Sall le favori et son challenger qui viendra en deuxième position et le mettre en ballotage. Ce qui est un gap assez important. Nous situons l’électorat de Macky Sall autour de 38 à 42%, donc insuffisant pour passer au premier tour. Son second, nous estimons son score entre 15% et 18%, le gap est de presque de 20 points. Avec le jeu des alliances, Macky Sall pourrait passer au second tour. En ce moment, ce sera pour les candidats malheureux, plus de l’analyse arithmétique davantage que de calcul géométrique,  en ce sens qu’ils pourront se dire que si Macky Sall, qui a déjà fait un mandat, va vers son second et dernier mandat de cinq ans. Politiquement, ils pourront se dire que ce serait plus soutenable de le voir réélit , à leur corps défendant, pour cinq ans, il fera ses cinq ans et après, les cartes seront redistribuées, que de soutenir un nouveau candidat qui s’il est élu président, a potentiellement 10 ans devant lui. Certains pourraient se dire que c’est leur propre carrière politique qui est en jeu. C’est une grille d’analyse. Nous allons vers l’élection présidentielle la plus ouverte de toute son histoire politique.