« Balani show » : une fête à la dérive

Spectacle artistique dansant, souvent nocturne, le « balani show » est une sorte de bal populaire organisé dans les quartiers pour des cérémonies de mariages, de baptêmes ou autres manifestations de joie. Manifestation fréquente lors des grandes vacances, elle s’est peu à peu transformée et pervertie, donnant lieu à des scènes de danses obscènes, des échauffourées entre groupes de jeunes rivaux et d’autres comportements néfastes. Face au mécontentement de la population, certaines autorités locales ont entrepris des mesures.

 

Il est 19h, la nuit s’annonce longue ce 27 août à Sabalibougou, à quelques encablures du marché de bétail ( Grabal). Au ciel sombre, s’ajoute une coupure d’électricité, plongeant ce quartier de la commune 5 du district de Bamako, dans le noir.

Nonobstant, une nuée de jeunes en liesse s’attroupent dans la rue en barricadant la route. Une ferveur ambiante les anime sous le son assourdissant et  effervescent des appareils sonores de l’animateur Dj. Au milieu de la scène, une jeune dame élancée, arborant un T-shirt au dos échancré, se déhanche sur un rythme vibrant au son du coupé-décalé. Cigarettes aux lèvres, vrombissement incessant des motos, tout est permis  ce soir pour ces jeunes et adolescents. Des danses frénétiques, des culbutes brusques sont exécutés en vue de gagner les faveurs des jeunes filles.

Dérives

Au Mali, le balani show (ou Block party) réunit les jeunes et enfants dans la rue sous une variété de note musicale et de danse . Un véritable moment de gaieté, empreint de symbiose sociale, qui s’est transformé, aujourd’hui en  espaces de dépravation de mœurs et d’altercation à l’arme blanche entre certains groupuscules conduisant à des cas de blessures ou même de meurtres. Cette manifestation est devenue une source de  nuisance perturbant la tranquillité nocturne des citoyens.

«  Le son des amplificateurs me met hors de moi. On n’ arrive même plus à fermer l’œil la nuit durant les congés. Ces soirées de jeunes, accompagnées d’une forte consommation d’alcool et de drogues, augmentent le risque d’actes dangereux entre adolescents. Il est temps de mettre fin à tout cela. La mort d’un jeune de Daoudabougou, en 2021, suite à une altercation,  résonne encore dans ma mémoire »,  se plaint M.coulibaly, dont la maison avoisine un terrain vide.

Selon Nouhoum Touré, magistrat à la retraite, toute manifestation qui occupe la voie publique et gêne la circulation peut être considérée comme trouble et également les manifestations considérées comme nuisances sonores ou d’atteinte aux mœurs.

«  Lorsque la paix du voisinage est dérangée, la plainte est possible et d’ailleurs chaque fois qu’il y a trouble à l’ordre public, le procureur peut s’auto saisir. Et tout citoyen peut requérir du procureur une constatation des faits »  ajoute-t-il.

Interdiction

En août 2023, la mairie de la Commune IV du district de Bamako a pris la décision d’interdire sur toute l’étendue de son territoire cette manifestation culturelle et artistique qui, selon elle, est assimilable à un établissement de nuit, de dancing et/ou de discothèque.  Et le non-respect de cet arrêté municipal sera puni du paiement d’une amende allant de 100.000F à 500.000F.

Auparavant, en 2016, La Ligue des Imams et des Erudits pour la Solidarité Islamique du Mali (LIMAMA) avait, lors d’un meeting tenu à la grande mosquée de Bamako, tiré la sonnette d’alarme en demandant l’interdiction du  balani show  qui selon elle, conduit à la dépravation des mœurs. Elle a par ailleurs menacé le boycotter des cérémonies de mariage, de baptême ou de funérailles de tout chef de famille qui encouragerait ou contribuerait à l’organisation du  Balani show dans les quartiers. Une menace qui ne sera pas mise en exécution.

Si certains sont vent debout contre ces événements, d’autres, en revanche  les voient d’un œil différent. Pour le jeune Mamadou Traoré, grand amateur, s’attaquer à ces fêtes comme maux de la société, relève d’une mauvaise analyse, car les enfants ont adopté leurs comportements en famille pas lors de ces évènements. Il croit, en plus, que le balani show est l’unique espace de divertissement des enfants qui ne peuvent être admis dans les boîtes de nuit.

« Le balani show est organisé très  généralement les week-ends afin d’éviter tous désagréments sur les populations avoisinant le lieu de fête. En plus les gens prétendent que cette soirée a perdu sa valeur or tel n’est pas vrai, c’est juste la génération qui a changé »  ajoute-t-il.

En dépit des nombreuses divergences d’opinions sur l’avenir de ces soirées de jeune, la plupart des citoyens appellent à l’arrêt de leur organisation, qui compromet la paix sociale.

Joseph Amara DEMBELE

 

 

Référendum constitutionnel : une date et des questions

C’est le scrutin qui va donner le coup d’envoi des différents rendez-vous électoraux prévus dans le chronogramme de la Transition d’ici à mars 2024. Reporté dans un premier temps le 10 mars, le référendum constitutionnel est finalement annoncé pour le 18 juin 2023. La date révélée par le gouvernement le 5 mai suscite depuis de nombreuses interrogations sur la bonne tenue de ce scrutin et l’aboutissement du processus électoral.

Alors que des voix commençaient à se lever pour pointer du doigt le retard pris dans l’annonce d’une nouvelle date pour le référendum constitutionnel, depuis son report il y a 2 mois, le gouvernement de la Transition a surpris. Un décret annonçant la tenue de cet important rendez-vous pour le 18 juin prochain a été lu à la télévision nationale le vendredi 5 mai 2023 par le ministre d’État chargé de l’Administration territoriale et de la Décentralisation, Porte-parole du gouvernement, le Colonel Abdoulaye Maiga.

« Le collège électoral est convoqué le dimanche 18 juin 2023 sur toute l’étendue du territoire national et dans les missions diplomatiques et consulaires de la République du Mali à l’effet de se prononcer sur le projet de Constitution. Toutefois, les membres des forces de Défense et de Sécurité voteront par anticipation le dimanche 11 juin 2023, conformément à la loi électorale », dispose l’article premier de ce décret, portant convocation du collège électoral et ouverture et clôture de la campagne électorale à l’occasion du référendum constitutionnel. La campagne électorale sera ouverte le 2 juin 2023 et close 16 juin à minuit, selon l’article 4.

Défis

La tenue du référendum dans un temps assez court implique un certain nombre de défis à relever pour le gouvernement, mais aussi et surtout pour l’Autorité indépendante de gestion des élections (AIGE), l’organe chargé de la gestion et de l’organisation de ce scrutin. Entre autres, de l’élément d’identification (carte) pour exercer le droit de vote au récurent problème d’insécurité auquel font face certaines parties du territoire national, en passant par l’installation des coordinations de l’AIGE à l’intérieur du pays, les difficultés d’organisation sont légion.

Pour Soumaila Lah, Coordinateur national de l’Alliance citoyenne pour la réforme du secteur de la Sécurité, les défis liés à la garantie de la liberté d’expression ainsi qu’à la communication et à la sécurité sont les plus importants dans le contexte actuel. « Aujourd’hui, la logistique, les moyens financiers et humains, les capacités de l’armée ne permettent pas d’organiser le référendum sur toute l’étendue du territoire », indique-t-il, proposant par ailleurs que des capsules vidéo ou audio traduites dans les langues nationales soient disséminées un peu partout pour une meilleure appropriation du texte du projet de nouvelle Constitution afin de relever le défi de la mobilisation. Pour cet analyste, sur le plan du respect des libertés, la Transition gagnerait à laisser même les gens qui ne sont pas « pro Transition » s’exprimer sur ce référendum, « donner leur point de vue et dire qu’ils ne sont pas d’accord en toute liberté ».

Malgré les incertitudes, l’AIGE a tenu à se montrer rassurante. Lors d’un point de presse au siège de l’organe le 9 mai, son Président Moustapha Cissé s’est montré optimiste. « La dynamique est enclenchée et, de façon volontariste et responsable, nous sommes dans l’action pour l’accomplissement de tout ce que nous devons faire. Nous avons tous les moyens matériels et financiers pour pouvoir accomplir cette mission », a-t-il assuré.

Selon lui, concernant les démembrements à l’intérieur du pays, l’AIGE est prête. « L’installation des coordinations de l’AIGE est un processus qui a démarré et nous avons accompli plus de 90% de cette étape. La loi électorale dit que nous pouvons bénéficier à tout moment de l’appui de l’Administration territoriale et nous nous sommes inscrits dans cette dynamique. Il nous reste juste la phase de la nomination et de l’installation suivi de la prestation de serment des membres de ces coordinations », soutient l’ancien Bâtonnier.

Mesures exceptionnelles

Même si elles ne sont pas encore formellement actées, l’AIGE va prendre certaines mesures, au vu du délai serré pour la tenue du référendum. Pour ce qui est de la carte requise pour voter, qui est selon la nouvelle loi électorale uniquement la nouvelle carte nationale biométrique sécurisée, le Président de l’AIGE avance que les anciennes cartes d’électeurs ainsi que toutes les autres cartes d’identité légalement reconnues en République du Mali pourront être utilisées. « À situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle fondée sur le droit. Des habilitations administratives et juridiques vont être faites pour permettre d’utiliser des éléments d’identification qui permettront à la majorité, sinon à tout le monde, de pouvoir participer à ce référendum. Notre rôle est de sauvegarder le droit de vote du citoyen », tranche M. Cissé.

Par ailleurs, relève-t-il, il sera extrêmement difficile pour l’AIGE d’organiser ce scrutin sur la base du nouveau découpage administratif, qui a été adopté mais qui n’est pas encore effectif. « Compte tenu du délai, le découpage électoral dont nous disposons aujourd’hui et qui correspond parfaitement au fichier électoral, révisé à environ 8,5 millions d’électeurs en décembre dernier, sera celui de l’élection référendaire », annonce le Président de l’organe indépendant en charge des élections.

Désaccords persistants

Bien avant son report en mars et l’officialisation de la nouvelle date de sa tenue, le référendum constitutionnel n’a jamais fait l’unanimité auprès de la classe politique et des forces vives du pays. Cette situation s’est exacerbée depuis la publication du décret du  5 mai 2023. Si certains partis et organisations de la société civile ont salué un grand pas vers l’adoption de la nouvelle Constitution et commencé d’ores et déjà à appeler au « Oui » le 18 juin prochain, d’autres, en revanche, continuent de demander l’abandon du projet.

Parmi ces derniers, les organisations de l’Appel du 20 février comptent passer à la vitesse supérieure. Dans un communiqué daté du 7 mai, elles indiquent vouloir exercer un recours en annulation du décret portant convocation du collège électoral en vue du référendum « pour excès de pouvoir sur différents motifs, tous bien fondés ». Pour elles, ce décret viole le cadre normatif et les conditions requises en cette matière par la Constitution en vigueur, « au respect de laquelle le Président de la Transition, initiateur du projet, avait pourtant solennellement souscrit ». Même si ce recours semble avoir peu de chances d’aboutir, les responsables de ce collectif semblent déterminés.

« De la façon dont nous avons réussi à faire adhérer une frange importante des populations à la pertinence de l’abandon de ce projet illégal de nouvelle Constitution, nous empêcherons sans nul doute, par les voies de droit, la tenue même de ce référendum irrégulier en vue de son adoption », indique le communiqué, signé du Coordinateur général, le magistrat Cheick Mohamed Chérif Koné.

Tout comme l’Appel du 20 février, mais sur un autre plan, la Ligue malienne des Imams et érudits pour la solidarité islamique au Mali (LIMAMA) est également opposée à l’adoption de la nouvelle Constitution concernant l’article sur la laïcité. Un mouvement de soutien qui est né pour la soutenir, composé d’une vingtaine d’organisations islamiques, culturelles et politiques, dont la Coordination des mouvements, associations et sympathisants de l’Imam Mahmoud Dicko, (CMAS) est monté au créneau le 6 mai en réclamant la suppression du concept de laïcité dans le projet. Ils assurent en outre vouloir mener une campagne pour le « Non », « si les revendications légitimes de la LIMAMA et du mouvement de soutien ne sont pas adoptées ».

Par ailleurs, selon nos informations, beaucoup d’autres partis politiques sont encore à l’étape de consultation de leurs bases pour arrêter une consigne par rapport au vote référendaire. À en croire une source au parti des FARE an Ka Wuli de l’ancien Premier ministre Modibo Sidibé, qui a également demandé l’abandon du projet, ils n’ont pas encore reçu le document final du nouveau texte constitutionnel et s’abstiennent pour l’heure de se pencher sur la question. Plusieurs autres formations politiques seraient dans le même cas. Mais, en dépit de cela, si le scrutin se tient le 18 juin, le « Oui » l’emportera sans surprise, selon plusieurs observateurs.