SENARE : De nouveaux outils pour la réconciliation

Ouverte ce mardi 15 septembre, la cinquième Semaine nationale de la Réconciliation intervient dans un cadre renouvelé. Charte, Observatoire, nouvelle Agence et mécanismes locaux composent désormais une politique dont l’efficacité se lira dans les communautés et auprès des victimes.

Le Mali célèbre, du 15 au 21 septembre, la cinquième édition de la Semaine nationale de la Réconciliation (SENARE). Son thème, « Éducation, culture et réconciliation : bâtir une citoyenneté résiliente pour une paix au sein de l’AES et de la sous-région », rattache la paix à la formation du citoyen et aux valeurs culturelles.

Le programme comprend des conférences-débats, des activités artistiques, éducatives et sportives ainsi que des dons de sang. Des délégations du Burkina Faso, du Niger et de la Guinée sont annoncées.

Prévue par la Loi d’Entente nationale de 2019, la SENARE a connu sa première édition en septembre 2022.

Elle devait contribuer à restaurer un tissu social affaibli par la crise ouverte en 2012. Quatre ans plus tard, le rendez-vous accompagne de nouveaux textes et de nouvelles structures.

Cadre

La Charte nationale pour la Paix et la Réconciliation, promulguée le 22 août 2025, constitue la principale évolution. Issue des recommandations du Dialogue inter-Maliens, elle réunit en 106 articles les orientations retenues pour la sécurité, la cohésion sociale, la justice, la réparation et le vivre-ensemble.

Dans son adresse du Nouvel An 2026, le Président de la Transition, Assimi Goïta, en résumait l’esprit : « la paix véritable ne s’impose pas : elle se construit. Elle exige la vérité, le dialogue et la confiance entre Maliens ».

L’Observatoire pour la Paix et la Réconciliation nationale complète ce dispositif. Ses 30 membres ont été nommés en mars 2026, sous la présidence de l’ancien Premier ministre Ousmane Issoufi Maïga. Placé auprès de la Présidence, il suit l’application de la Charte et formule des recommandations.

Le Conseil des ministres a également adopté en juin les textes créant l’Agence nationale pour la Consolidation de la Paix, issue de la restructuration de l’Agence de Développement du Nord du Mali. Son action couvre la réconciliation, la cohésion sociale et les zones fragiles. La coordination de ces structures et de leurs interventions devient déterminante.

Terrain

À Gao, l’ouverture régionale a permis de présenter des actions déjà engagées. L’Équipe d’appui à la Réconciliation accompagne la création de Comités communaux et intervient dans le règlement amiable de différends fonciers ou de conflits liés à la succession de chefs de village, de quartier et de fraction.

Le Projet de consolidation de la résilience et de la cohésion sociale couvre 34 villages et 15 quartiers dans sept communes, dont Gao, Ansongo et Bourem. Soumaïla Sangaré, représentant du Gouverneur, a rappelé que ces activités participaient à la paix et à la cohésion sociale.

Ces médiations ramènent la réconciliation aux réalités quotidiennes : un champ, un pâturage, une chefferie contestée, le retour d’une famille déplacée ou l’accès à un service public. Autorités communales, légitimités traditionnelles, femmes et jeunes y occupent une place essentielle.

Victimes

En juillet 2025, l’Autorité de gestion des réparations faisait état de 30 235 dépositions recueillies depuis 1960, dont 3 486 lors de consultations collectives dans 81 villages de Mopti, Gao et Kidal. Pour l’heure, il n’y a toujours pas de bilan actualisé des réparations réalisées depuis cette présentation.

La reconnaissance des préjudices, l’accès à la justice, les réparations et le retour des déplacés participent à la restauration de la confiance. Leur articulation avec la Charte, l’Observatoire et la nouvelle Agence permettra d’apprécier la portée concrète de la politique nationale.

Résultats

Le pays dispose aujourd’hui d’un texte de référence, d’un organe de suivi, d’une agence spécialisée et de relais territoriaux. Leurs ressources, leur calendrier commun et leurs premiers résultats restent cependant peu documentés publiquement.

Médiations conclues, victimes accompagnées, déplacés revenus dans leur localité et projets communautaires réalisés constituent les repères les plus concrets. Après cinq éditions de la SENARE, la réconciliation nationale dispose de plusieurs outils. Leur cohérence et les changements observés dans les localités diront ce qu’ils apportent réellement aux populations, alors que les violences et l’insécurité continuent d’affecter plusieurs régions du pays.

Massiré Diop

Burkina Faso : La citoyenneté à l’école du patriotisme

Au Burkina Faso, l’Immersion patriotique obligatoire est devenue l’un des principaux instruments de formation citoyenne. Lancé en 2025 auprès des nouveaux bacheliers, le dispositif gagne en ampleur et touche désormais d’autres catégories de la population.

Pendant un mois, quelque 65 000 nouveaux bacheliers ont suivi, entre le 28 juillet et le 27 août 2026, une formation consacrée au patriotisme, au civisme, à la discipline et à l’engagement citoyen. La deuxième édition de l’Immersion patriotique obligatoire (IPO) s’est achevée au Stade du 4 Août, à Ouagadougou, en présence du Président Ibrahim Traoré.

Le dispositif est récent. L’immersion a été instituée par un décret adopté en Conseil des ministres le 2 mai 2025 pour les élèves admis au BEPC, au CAP et au Baccalauréat. Son déploiement progressif a commencé avec les nouveaux bacheliers. Les formations associent enseignements théoriques, exercices physiques et activités sportives afin de renforcer la discipline, la résilience et le sens des responsabilités.

La première cohorte avait réuni 59 179 bacheliers, dont 30 664 filles, sur 136 sites répartis dans 23 localités. Les modules portaient notamment sur le civisme, l’histoire politique du Burkina Faso, la construction de l’État, la sécurité numérique, l’entrepreneuriat et l’engagement citoyen. En 2026, les contenus pédagogiques ont été renforcés, tout comme la formation des encadreurs et le dispositif de suivi et d’évaluation.

Former le « nouveau Burkinabè »

Les autorités rattachent clairement l’exercice à leur projet de refondation. Humilité, solidarité, discipline, dignité et responsabilité figurent parmi les valeurs mises en avant. L’ambition affichée consiste à former un citoyen conscient de ses devoirs envers la Nation et disposé à servir le pays.

La démarche dépasse désormais le milieu scolaire. En avril, 508 agents de la Primature ont effectué une immersion à Loumbila, combinant activités physiques et formation civique. À partir du 30 juin, une deuxième cohorte d’environ 60 cadres de la Présidence a suivi une immersion patriotique et militaire de 21 jours. En août, le Camp de Vacances Faso Mêbo a accueilli 549 jeunes autour de la discipline et d’activités communautaires.

Le pari burkinabè consiste donc à faire du patriotisme un apprentissage organisé. À la clôture de la dernière IPO, le Capitaine Ibrahim Traoré a affirmé que le pays avait besoin de « citoyens convaincus et engagés ». L’ampleur du dispositif est établie et son efficacité durable restera à documenter après le retour des participants à l’école, à l’université, dans l’administration ou dans leur communauté.

Mohamed Kenouvi

Birahim Soumaré : « Nous sommes dans une phase de redéfinition et de relance »

La visite à Bamako du Premier ministre algérien Sifi Ghrieb intervient dans un contexte de reprise du dialogue entre le Mali et l’Algérie, alors que la tenue de la 13e Grande Commission mixte reste attendue. Birahim Soumaré, ancien ambassadeur du Mali en Türkiye et analyste en stratégie internationale, analyse la portée de ce rapprochement, les résultats attendus et la place d’Alger parmi les partenaires du Mali.

Après dix ans sans Grande Commission mixte et la récente brouille diplomatique, cette rencontre marque-t-elle une simple normalisation ou une véritable refondation de la relation ?

Tout d’abord, je veux saluer la clairvoyance diplomatique et stratégique du président de la Transition, chef de l’État, le Général d’armée Assimi Goïta, et du président de la République algérienne démocratique et populaire, Abdelmadjid Tebboune, qui ont engagé, depuis le 10 juillet 2026, une dynamique visant à raviver les liens historiques de solidarité, d’amitié et de coopération multiforme entre nos deux nations.

Cette nouvelle impulsion s’inscrit dans une approche fondée sur le respect mutuel, la souveraineté de chacun des deux États, la non-ingérence dans les affaires intérieures et la recherche d’intérêts communs.

Comme vous le savez, après plusieurs années — on allait parler de décennies — sans réunion de la Grande Commission mixte algéro-malienne, cette 13e session constitue un outil diplomatique destiné à renforcer la coopération entre les deux pays.

La 13e session devrait certainement constituer une véritable relance, voire une refondation de la coopération entre les deux pays.

Cette Commission mixte ne pourra peut-être pas être considérée, à ce stade, comme un simple rendez-vous, eu égard au refroidissement relatif de nos relations. Elle doit probablement déboucher sur des mécanismes durables et produire des résultats.

Autrement dit, des accords sectoriels seront probablement redéfinis afin de mettre en place une mobilisation, une redéfinition des principes, des mécanismes et des priorités stratégiques du partenariat, qui permettront véritablement de parler d’une refondation.

Lorsqu’on reste pendant une décennie sans contact diplomatique de ce niveau, on peut prévoir ce genre d’évolution. En définitive, si la Commission produit seulement des accords sectoriels, il s’agira peut-être d’une normalisation. Or, je ne pense pas que nous soyons dans cette phase-là. Nous sommes dans une phase de redéfinition et de relance.

Dans ce cas, des mécanismes, des principes et des priorités stratégiques vont probablement être définis pour déterminer nos futures relations avec l’Algérie.

Je précise une chose : il n’y a jamais eu de rupture des relations diplomatiques. Il y a eu un rappel d’ambassadeur, mais il n’y a jamais eu de rupture diplomatique pendant toute cette période. Il y avait des chargés d’affaires dans les deux ambassades.

Quel bilan peut-on raisonnablement dresser des treize accords signés en 2016 ?

Je pense que la 13e session de la Grande Commission mixte devra faire le bilan des accords signés à Bamako lors de la Commission du 3 novembre 2016, qui était véritablement la 12e session.

Il faudra examiner les engagements qui ont été pris et vérifier s’ils ont véritablement été mis en œuvre. Par exemple, un élément important a déjà été mis en œuvre : le Conseil des affaires algéro-malien. Mais d’autres projets, dans le domaine de l’énergie notamment, ont probablement besoin d’être réexaminés ou véritablement relancés.

Il y a également quelques données que l’on pourrait noter : la volonté de faire en sorte que la coopération dans plusieurs secteurs économiques puisse être relancée, renforcée ou inscrite dans un nouveau cadre de refondation.

Quels résultats concrets faudrait-il obtenir lors de la prochaine session pour qu’elle ne reste pas essentiellement déclarative ?

La 13e session devra constituer une étape importante dans la relance et la consolidation de notre coopération bilatérale. Elle devra notamment permettre de dresser le bilan des accords signés à Bamako. Cette dynamique devra s’inscrire dans le prolongement de plusieurs initiatives déjà prises, qui contribueront véritablement au renforcement de cette coopération.

Les travaux de la prochaine session à Bamako devront toujours s’inscrire dans le cadre du renforcement des relations, du moins nous l’espérons.

Au-delà de la réactivation du cadre institutionnel du dialogue bilatéral, l’enjeu sera de traduire cette volonté politique en engagements concrets, suivis et évaluables. La portée véritable de cette session s’évaluera dans sa capacité à établir une feuille de route claire, à assurer le suivi des accords antérieurs et à dégager de nouvelles perspectives de coopération répondant aux intérêts communs des deux États.

Dans le cadre des négociations des commissions mixtes, c’est toujours ainsi que cela se passe : on met à plat les accords qui ont été décidés lors de la précédente Commission et, ensuite, en fonction des demandes des différents départements ministériels, la Commission prend en charge toutes les demandes de renforcement de la coopération, que ce soit dans les secteurs de l’énergie, de l’éducation, de la formation, etc. Cela dépend des demandes des départements ministériels.

Les deux diplomaties, malienne et algérienne, seront sans nul doute, à mon sens, à la hauteur de ce défi et sauront relever le niveau de la coopération, au regard des orientations diplomatiques et stratégiques définies par nos deux chefs d’État, ainsi que de l’expérience et de l’expertise reconnues de nos appareils diplomatiques respectifs.

L’appareil diplomatique algérien est performant, tout comme le nôtre. On peut donc, dans ce domaine, être optimiste.

Le Mali peut-il renforcer sa coopération avec l’Algérie tout en développant ses relations avec le Maroc, sans se laisser enfermer dans leur rivalité régionale ?

À mon sens, notre démarche diplomatique, telle qu’elle est définie par le chef de l’État, le président de la Transition, repose sur la défense des intérêts nationaux et la diversification des partenaires.

La nature de notre relation bilatérale avec l’Algérie ou avec le Maroc ne saurait être déterminée par les relations que nous entretenons avec l’autre pays. Si nous avons des relations diplomatiques avec l’Algérie, ce n’est pas en fonction de ces relations que nous allons redéfinir nos relations avec le Maroc. La nature de nos relations bilatérales avec l’un ne saurait être déterminée par les relations que nous entretenons avec l’autre.

Conformément à l’histoire de nos relations d’amitié et de solidarité avec ces deux partenaires stratégiques que sont l’Algérie et le Maroc, il convient de rappeler le rôle joué par le Mali dans le règlement de la guerre des Sables entre l’Algérie et le Maroc.

On se rappelle que la signature, à Bamako, le 2 novembre 1963, de l’accord de cessez-le-feu entre ces deux protagonistes a consacré la contribution de la diplomatie et de l’armée maliennes à la recherche d’une solution pacifique. Cette contribution a d’ailleurs valu au Mali une reconnaissance particulière dans les instances internationales.

Nous avons donc l’expérience d’une politique diplomatique équidistante par rapport à tous les partenaires avec lesquels nous devons travailler. La dynamique diplomatique de notre pays s’oriente en fonction de nos intérêts et non en fonction des incompréhensions ou des rivalités géostratégiques qui peuvent opposer telle ou telle nation.

Dans quels domaines l’Algérie demeure-t-elle un partenaire difficilement remplaçable pour le Mali ?

L’Algérie demeure pour nous non pas un partenaire difficilement remplaçable, mais plutôt un partenaire stratégique dans plusieurs domaines, notamment en matière de sécurité, de coopération transfrontalière, de diplomatie régionale, d’énergie, de formation, de commerce et dans d’autres secteurs.

Cette singularité repose bien entendu sur la proximité géographique. Je rappelle que nous avons 1 329 kilomètres de frontière avec l’Algérie, ainsi que sur la profondeur historique des relations entre les deux pays.

Dans le cadre de cette dynamique historique, la partie nord du Mali, principalement Gao, a constitué une base arrière stratégique et logistique pour le FLN dans sa lutte pour l’indépendance de l’Algérie.

La prochaine rencontre sera donc le prélude à une relance de nos relations diplomatiques et stratégiques avec l’Algérie. Elle interviendra dans un contexte sous-régional assez difficile et mouvementé, où les intérêts étrangers ainsi que les attitudes déstabilisatrices que l’on peut observer ici ou là peuvent constituer un facteur d’instabilité dans notre sous-région.

Le Mali et l’Algérie sont des acteurs majeurs du Sahel dans le cadre de la lutte géopolitique et géostratégique contre le terrorisme. L’Algérie a également connu une expérience importante, ce que l’on appelle la décennie du terrorisme.

Ces deux nations ont donc tout intérêt à renforcer les liens de solidarité qui les unissent et à travailler à la stabilisation de notre sous-région.

La stabilisation de la bande sahélo-saharienne commencera par une stabilisation au niveau du Sahel. Nous sommes des pays frontaliers et la coopération sous-régionale devrait nous permettre de poursuivre notre lutte inlassable contre les mouvements de déstabilisation, les mouvements terroristes, les mercenaires de tout acabit, les narcotrafiquants et les autres groupes criminels.

C’est une très bonne coopération et j’ai la certitude que le volet de la coopération sécuritaire, militaire et stratégique sera probablement renforcé lorsque cette rencontre se tiendra à Bamako.

Dans un contexte de profonde dégradation de la situation sécuritaire au Sahel, on peut dire que la relation entre le Mali et l’Algérie revêt une dimension stratégique majeure.

D’abord, la proximité géographique et la frontière commune confèrent aux deux pays des intérêts sécuritaires étroitement liés. Le renforcement du dialogue et de la coopération en matière de sécurité, de contrôle des frontières, de renseignement et de lutte contre les menaces transnationales, notamment les narcotrafiquants et les autres groupes criminels, apparaît ainsi comme un enjeu essentiel pour la stabilisation de la sous-région ouest-africaine.

Comme je le disais, cela participe d’une manière stratégique à la stabilisation de la bande sahélo-saharienne, qui s’étend de la Mauritanie au Soudan.

Il est très important de savoir que le Mali, qui est un épicentre extrêmement important, et l’Algérie, qui a connu plusieurs années de lutte contre le terrorisme, partagent des intérêts communs.

Il faut toutefois préciser que le terrorisme est un mode opératoire. On utilise le terrorisme pour défendre ou propager des intérêts. Des mercenaires peuvent recourir au terrorisme pour parvenir à leurs objectifs. Le terrorisme est souvent considéré comme une idéologie, mais il s’agit plutôt d’une tactique, d’un mode opératoire.

C’est pourquoi nos forces de défense et de sécurité s’adaptent à la lutte contre le terrorisme. Ce n’est pas une guerre classique, mais une guerre hybride qui nécessite une bonne compréhension des mécanismes du terrorisme. Le Mali et l’Algérie partagent cette conception.

Une autre chose importante concerne l’évolution de nos relations. Le Mali est membre de l’AES et participe à la force conjointe de l’AES. L’Algérie, avec la modification constitutionnelle qu’elle a connue, essaie désormais, d’une manière ou d’une autre, de projeter sa force militaire en dehors de ses frontières, alors que cela n’était pas possible avant cette modification constitutionnelle.

Il est donc très important que ces deux pays collaborent. Cette collaboration reste également ouverte à d’autres partenaires. C’est ce que le président de la Transition a institué dans le cadre de la diplomatie malienne. Elle n’est pas exclusive, mais elle est essentielle.

Algérie–Sahel : le retour en force d’un voisin incontournable

La 13e Grande Commission mixte Mali–Algérie, attendue à Bamako après dix ans d’interruption, doit consacrer la détente après quinze mois de crise. Elle marque surtout le retour d’Alger dans un Sahel transformé par l’AES, le partenariat russe et la poussée marocaine.

La précédente Grande Commission mixte s’était achevée à Bamako, en novembre 2016, par treize instruments de coopération : accords, mémorandums et programme exécutif. La session suivante, annoncée pour 2018 à Alger, est de nouveau programmée dix ans plus tard, à Bamako. Entre-temps, le cadre régional a profondément changé.

Pour Birahim Soumaré, ancien ambassadeur du Mali en Türkiye et analyste en stratégie internationale, ce rendez-vous dépasse la normalisation : « Nous sommes dans une phase de redéfinition et de relance ».

Une relation remise à plat

La confiance s’était déjà dégradée lorsque Bamako a annoncé, le 25 janvier 2024, la fin de l’Accord pour la paix issu du processus d’Alger. Elle a cédé en avril 2025 après la destruction d’un drone militaire malien près de Tin Zaouatine. Alger soutenait que l’appareil avait pénétré son territoire. Bamako contestait cette version. Le rappel des ambassadeurs et la fermeture réciproque des espaces aériens ont suivi.

Le 6 avril 2025, le Mali s’est retiré avec effet immédiat du Comité d’état-major opérationnel conjoint (CEMOC). Créé en 2010 à Tamanrasset avec l’Algérie, la Mauritanie et le Niger, ce dispositif coordonnait le renseignement et la lutte antiterroriste. Ce retrait a privé les deux voisins de l’un de leurs principaux cadres de coopération sécuritaire.

Birahim Soumaré rappelle que les relations diplomatiques n’ont jamais été formellement rompues : des chargés d’affaires ont continué d’assurer la représentation. Le 10 juillet 2026, les deux pays ont annoncé le retour de leurs ambassadeurs et la réouverture réciproque de leurs espaces aériens. Le 24 août, Abdoulaye Maïga s’est rendu à Alger et Assimi Goïta a accepté une invitation du président Tebboune, sans date fixée.

Plus de 1 300 kilomètres de frontière, des familles établies de part et d’autre, des transhumances, des marchés liés et des menaces communes rendent une brouille prolongée coûteuse.

Selon une estimation non officielle de Mohamed Abdellahi Elkhalil, sociologue et spécialiste des questions sociales et sécuritaires du Sahel, la crise a fait chuter de 70 % le commerce informel à Tessalit et Tinzaouatène. Il évoque des familles séparées, des transhumances bloquées et des éleveurs contraints de vendre à perte.

Ses priorités sont la circulation, l’accès humanitaire, le réapprovisionnement des marchés et les laissez-passer consulaires. Il propose la réouverture contrôlée d’un poste pour le bétail et une ligne directe entre autorités locales.

Alger revient autrement

Le retour algérien s’inscrit dans un cadre différent de celui du processus de paix malien. Bamako privilégie désormais un règlement national et l’Alliance des États du Sahel a créé son propre cadre. Bréhima Ely Dicko, sociologue, voit donc l’Algérie évoluer de médiateur extérieur vers « un voisin-partenaire stratégique ». Reste à savoir si Alger travaillera avec l’AES comme ensemble régional, et pas seulement avec chacune de ses capitales.

Une défiance persiste. Selon Mohamed Abdellahi Elkhalil, l’Algérie est perçue par une partie des acteurs du Nord comme partie prenante, en raison du soutien prêté aux mouvements armés, plutôt que comme arbitre neutre. Alger a rejeté ces accusations. Pour le sociologue, sa facilitation demeure difficilement remplaçable faute d’alternative régionale.

L’Algérie a déjà repris l’initiative à Niamey et à Ouagadougou par l’énergie, les mines, les infrastructures et la formation. Après la mutinerie qui a visé une base aérienne de Niamey fin août, le ministère algérien de la Défense a annoncé le déploiement, à la demande du Niger, de quatre avions de combat Su-30, d’un avion de transport et d’un ravitailleur. Arrivés après la reprise de la base, les appareils algériens n’ont pas participé aux combats, auxquels l’Africa Corps russe avait directement pris part.

Ce soutien tranche avec la prudence affichée par Alger en 2023, lorsqu’elle s’opposait à une intervention militaire extérieure au Niger. Depuis la révision constitutionnelle de 2020, le président algérien peut décider l’envoi d’unités à l’étranger, après approbation des deux tiers de chaque chambre du Parlement. La Constitution maintient cependant la non-ingérence et encadre la participation au maintien de la paix. La doctrine est devenue plus souple, sans ouvrir un droit d’intervention illimité.

Moscou, partenaire et irritant

L’Algérie entretient avec la Russie une relation stratégique ancienne, surtout militaire. Le Mali et ses partenaires de l’AES ont fait de Moscou un appui majeur, à travers la coopération militaire et la présence de l’Africa Corps.

Cette proximité commune avec la Russie n’efface pas les divergences. Alger a publiquement critiqué le recours aux mercenaires dans son voisinage et refuse les bases militaires étrangères sur son propre territoire. Cette position coexiste avec sa coopération d’État à État avec Moscou et la présence de l’Africa Corps au Sahel.

Le Niger montre qu’une coexistence est possible en ce sens que l’Africa Corps a directement soutenu les forces nigériennes contre la mutinerie, tandis que l’Algérie a déployé ses appareils après les combats. Cette convergence ponctuelle ne règle ni les désaccords sur le Nord malien ni la place future des forces étrangères. Elle révèle surtout une Algérie plus active.

La poussée marocaine

Alger revient dans un Sahel où le Maroc progresse. L’Initiative royale d’accès à l’Atlantique a reçu l’adhésion du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Bamako et Rabat ont relancé leur Grande Commission mixte en juillet 2026. Une concurrence de débouchés se dessine à travers les ports atlantiques proposés par le Maroc et l’ouverture méditerranéenne portée par les corridors algériens.

Bréhima Ely Dicko distingue l’offre sécuritaire russe, l’offre économique et religieuse marocaine, et la relation historique, frontalière et humaine avec l’Algérie. Il recommande une « diplomatie de l’utilité », jugeant chaque partenariat sur la souveraineté, le développement local et le désenclavement.

Birahim Soumaré refuse l’idée d’un choix exclusif : « La nature de notre relation bilatérale avec l’Algérie ou avec le Maroc ne saurait être déterminée par les relations que nous entretenons avec l’autre pays ». Bamako peut ainsi préserver sa liberté et rechercher des solutions concrètes.

Le test des résultats

Les projets ne manquent pas : Route transsaharienne, branche Tamanrasset–Bamako, fibre optique, énergie, formation et commerce frontalier. Le gazoduc Nigeria–Niger–Algérie, bien qu’il ne traverse pas le Mali, complète cette stratégie d’axes nord-sud vers la Méditerranée.

Le potentiel contraste avec la faiblesse du commerce déclaré. Selon les données de l’ITC et d’UN Comtrade déclarées par l’Algérie, les échanges formels de marchandises ont atteint environ 7,6 millions de dollars en 2024, hors flux informels. Les accords de 2016 prévoyaient aussi 280 MW de centrales hybrides, dont 40 MW à Gao et 40 MW à Tombouctou. Leur état d’exécution reste à établir.

Pour le géographe Yacouba Sogoré, spécialiste du développement local et de la décentralisation, une route ne devient un corridor que lorsque douanes, sécurité, logistique, financement et services commerciaux fonctionnent ensemble. Il propose un axe pilote, avec des produits et des transporteurs identifiés, des délais mesurés et des résultats publiés. Il insiste surtout sur les retombées locales : « Un projet qui traverse un territoire doit produire des revenus, des services et des emplois pour la population qui y vit ».

En 2016, le suivi des engagements avait été confié au Comité bilatéral stratégique. Sa relance devrait s’accompagner de financements identifiés, de calendriers et de résultats accessibles. Bréhima Ely Dicko résume le défi par une formule simple : « Une route, une fibre optique, une ligne électrique ont plus d’impact qu’un protocole ».

La Grande Commission constitue ainsi un test pour une relation appelée à passer d’une coopération principalement interétatique à une coopération utile aux populations. La relance offre surtout aux deux pays l’occasion de remettre leur relation à l’épreuve du concret. Pour Bamako comme pour Alger, elle prendra tout son sens si elle se traduit par des échanges plus fluides, des déplacements facilités, des zones frontalières mieux intégrées et des projets enfin menés à terme.

Massiré DIOP

Entre l’opération « Klafoki » et la guerre de l’information : Analyse des tensions Niger-Tchad

L’analyse des événements récents révèle une situation tendue entre le Niger et le Tchad, où la méfiance est entretenue par des incidents réels, des démentis et l’utilisation stratégique de l’information. La clé pour éviter une escalade réside dans la désescalade diplomatique et la transparence.

 

 Contexte des Tensions

 

La frontière entre le Niger et le Tchad est une zone instable. Pour y faire face, le Niger a lancé en mai 2026 l’opération « Klafoki » pour sécuriser la région de Bilma contre les groupes djihadistes comme Boko Haram et les réseaux criminels. C’est dans ce contexte que des tensions sont apparues :

 

  • Rumeurs d’accrochage (août 2026) : Des rumeurs sur un affrontement ont circulé après qu’une poursuite de l’armée nigérienne près de Diffa aurait mené à un contact armé avec une patrouille tchadienne. L’armée tchadienne a formellement démenti, dénonçant une tentative de « créer le doute et la méfiance ».
  • Accusations de complicité (septembre 2026) : La télévision publique nigérienne a diffusé le témoignage du capitaine Roger Gabriel, accusant le Tchad, la France, le Bénin et la Côte d’Ivoire de soutenir une mutinerie avortée à Niamey fin août.

 

Conséquences d’une Escalade

 

Un affrontement direct aurait des répercussions majeures :

 

  • Déstabilisation régionale : Cela créerait un nouveau front de conflit, affaiblirait la lutte commune contre les groupes djihadistes et pourrait attiser des tensions communautaires.
  • Conséquences humanitaires : Un conflit générerait des déplacements de populations et aggraverait l’insécurité alimentaire déjà présente dans la région du lac Tchad.
  • Rupture diplomatique : Les relations bilatérales, renforcées par une visite du président tchadien à Niamey en août 2025, seraient gravement compromises.

 

Comment Éviter l’Affrontement ?

 

Pour désamorcer la crise, plusieurs pistes sont à privilégier :

 

  • Privilégier la médiation régionale : La Libye, le Tchad et l’Algérie (non membres de la CEDEAO) sont des médiateurs crédibles, comme l’a proposé le président tchadien par le passé.
  • Recourir à une diplomatie discrète et directe : Un dialogue officiel de haut niveau est crucial pour clarifier les accusations. La réaction du président tchadien (un verset coranique sur la vérité) montre une volonté d’apaisement, mais un échange formel est nécessaire.
  • Renforcer la coopération sécuritaire : Une coordination militaire pour les opérations « Klafoki » (Niger) et les actions tchadiennes est essentielle pour éviter les malentendus en zone frontalière.
  • Lutter contre la désinformation : Il est impératif de vérifier les informations. Les deux gouvernements doivent s’engager à ne pas utiliser de telles accusations comme outils politiques, tandis que les populations doivent faire preuve d’esprit critique.

 

La situation est à un tournant critique, les accusations sont très sérieuses mais non prouvées. Éviter un conflit est dans l’intérêt de tous, car un affrontement affaiblirait la lutte contre les menaces communes (djihadistes et trafiquants) et plongerait la région dans une nouvelle crise. La voie de la raison est celle d’une clarification immédiate par un dialogue de haut niveau.

 

L’analyse de la médiation régionale dans cette crise est essentielle, car les institutions traditionnelles comme la CEDEAO ont perdu de leur influence auprès de Niamey. La Libye, l’Algérie et, dans une certaine mesure, d’autres acteurs neutres de la région disposent de leviers uniques pour désamorcer les tensions actuelles.

 

Le rôle potentiel de ces médiateurs :

 

L’Algérie : Le poids diplomatique et sécuritaire

L’Algérie partage des frontières directes avec le Niger et possède une longue tradition de médiation dans le Sahel (notamment à travers les anciens accords d’Alger).

  • Une neutralité stratégique :N’étant pas membre de la CEDEAO, Alger n’a pas participé aux sanctions économiques contre le Niger, ce qui lui confère une forte crédibilité auprès des autorités nigériennes.
  • La doctrine de non-intervention :L’Algérie s’oppose fermement à toute intervention militaire étrangère dans la région, s’alignant ainsi sur les positions souverainistes de Niamey.
  • Intérêt direct :Une guerre entre le Niger et le Tchad déstabiliserait le flanc sud de l’Algérie, exacerbant les flux migratoires et créant un vide sécuritaire que les groupes djihadistes (comme le JNIM) exploiteraient immédiatement.

La Libye : Une diplomatie de voisinage pragmatique

Bien que la Libye soit elle-même en phase de reconstruction politique, ses autorités (notamment à Tripoli ou à travers des canaux informels dans le Sud libyen) ont tout intérêt à stabiliser la zone du bassin du lac Tchad.

  • La gestion des frontières communes :La région de Bilma (où le Niger a lancé l’opération « Klafoki ») est une zone de triple frontière Niger-Tchad-Libye, plaque tournante de divers trafics (armes, drogues, migrants).
  • Liaison historique :Le Tchad et le Niger ont tous deux des liens historiques étroits avec les différentes factions libyennes. La Libye peut offrir un terrain neutre pour des discussions discrètes, loin de la pression des médias internationaux.

 

 Les dynamiques d’une médiation réussie

Pour que l’intervention de l’Algérie ou de la Libye porte ses fruits, la médiation devra se concentrer sur trois axes :

  • La mise en place d’une commission d’enquête conjointe :Clarifier de manière indépendante les accusations de soutien à la mutinerie (portées par le capitaine Roger Gabriel) afin de désamorcer la guerre de l’information.
  • L’établissement d’une ligne de communication d’urgence :Créer un canal de communication direct (« téléphone rouge ») entre les états-majors de Niamey et de N’Djamena pour éviter qu’une simple poursuite de bandits à la frontière ne déclenche un conflit ouvert.
  • La coordination transfrontalière :Intégrer le Tchad dans le partage d’informations lié à l’opération nigérienne « Klafoki » pour maximiser l’efficacité contre les groupes terroristes au lieu de se surveiller mutuellement.

 

 

    Mohamed Abdellahi Elkhalil

Ecrivain Spécialiste des Questions Sociales et

     Sécuritaire du Sahel

 

Jeunesse AES : le volontariat cherche son terrain

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont institutionnalisé leur coopération autour de la jeunesse et du volontariat. Après le premier forum de Ouagadougou, la réussite dépendra moins des rencontres annuelles que de missions concrètes, protégées et reconnues dans les trois pays.

Les ministres chargés de la Jeunesse du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont signé, le 29 août à Ouagadougou, un mémorandum d’entente instituant un cadre commun autour du Forum confédéral de la Jeunesse et du Volontariat.
Annick Lydie Djouma Pikbougoum/Zingué Ouattara, Abdoul Kassim Ibrahim Fomba et Sidi Mohamed Almahmoud ont engagé leurs pays à coopérer dans les domaines de la citoyenneté, du volontariat, de l’entrepreneuriat, du sport, des loisirs et des activités socio-éducatives.
Le forum doit se tenir chaque année à tour de rôle dans les trois États. Un comité confédéral réunissant les administrations chargées de la jeunesse et du volontariat devra superviser les activités, arrêter les orientations et suivre leur mise en œuvre.
Cette architecture donne une continuité à une rencontre qui aurait pu rester ponctuelle. Elle ne constitue pas encore un programme opérationnel de volontariat. Aucun budget commun, nombre annuel de missions, quota national ou calendrier de déploiement n’apparaît dans les informations rendues publiques après la signature.
Des participants aux volontaires
La première édition du forum s’est déroulée du 28 au 30 août à Ouagadougou. Environ 1 000 jeunes étaient attendus à l’ouverture, tandis que 300 délégués devaient participer aux trois journées de travaux. Une représentation togolaise a également été associée aux échanges.
Les discussions ont porté sur l’engagement citoyen, l’entrepreneuriat, la formation, l’emploi, le leadership, l’innovation et le développement local. Les organisateurs ont aussi mis en avant le partage d’expériences d’anciens volontaires et la valorisation des initiatives portées par les jeunes.
Ces activités favorisent les rencontres, mais leur effet demeure difficile à mesurer si elles ne débouchent pas sur des missions accessibles hors du cercle des participants au forum. Sensibiliser un jeune au volontariat ne signifie pas lui proposer une affectation, une formation ou une perspective professionnelle.
Un véritable dispositif confédéral pourrait mobiliser des volontaires dans l’alphabétisation, la prévention sanitaire, la restauration des terres, l’appui numérique aux communes, les campagnes agricoles ou l’assistance aux populations touchées par les catastrophes. Ces domaines correspondent à des besoins communs aux trois pays. Ils restent, à ce stade, des possibilités à construire plutôt que des missions officiellement annoncées.
Un statut commun
La mobilité entre les trois États exigera des règles précises. Un jeune Malien affecté au Niger ou au Burkina Faso devra connaître la durée de sa mission, son indemnité, ses conditions de logement, sa couverture sanitaire et la procédure applicable en cas d’accident.
Le volontariat ne doit pas devenir une manière de faire occuper durablement des emplois sans salaire. La mission doit être limitée, encadrée, formatrice et distincte d’un poste permanent. Elle doit aussi donner lieu à un certificat reconnu par les administrations, les entreprises et les établissements de formation des trois pays.
La protection sociale constitue un point central. Les missions peuvent conduire les volontaires dans des zones rurales éloignées, des chantiers environnementaux ou des contextes humanitaires difficiles. Une assurance contre les accidents, un accès aux soins, des moyens de transport sûrs et un protocole d’évacuation sont indispensables.
La sélection devra être ouverte et vérifiable. Des appels publics, des critères identiques et la publication des résultats réduiraient le risque de transformer les missions en récompenses politiques ou en avantages réservés aux organisations les plus proches des administrations.
Les jeunes ruraux, les femmes, les personnes déplacées et celles vivant avec un handicap doivent pouvoir participer. Une candidature exclusivement numérique, des déplacements coûteux pour déposer un dossier ou des formations concentrées dans les capitales écarteraient une grande partie du public visé.
Mesurer les résultats
Le forum annuel peut rester utile s’il devient le lieu où les trois gouvernements rendent compte de l’année écoulée. Le nombre de candidatures, de volontaires retenus, de missions terminées et de collectivités bénéficiaires devrait être publié avant chaque nouvelle édition.
Le suivi doit également porter sur l’après-volontariat. Une expérience n’améliore l’employabilité que si les compétences acquises sont identifiées et reconnues. Il faudra donc mesurer combien d’anciens volontaires trouvent un emploi, créent une activité ou poursuivent une formation dans les mois suivant leur mission.
La Confédération cherche à rapprocher ses administrations, ses politiques et ses populations. La jeunesse offre un terrain concret pour cette intégration. Un volontaire qui travaille dans une commune d’un pays voisin construit davantage de liens qu’une succession de discours sur l’unité sahélienne.
Le mémorandum du 29 août ouvre cette possibilité. Sa prochaine étape doit être un programme chiffré, financé et accessible. Sans missions réelles, le forum restera une rencontre annuelle. Avec un statut commun et des résultats publiés, le volontariat peut devenir l’une des premières expériences directement vécues de la coopération confédérale.
Massiré Diop

Niger : la mutinerie qui a visé le cœur du pouvoir

Les faits survenus le 29 août dépassent largement une protestation de caserne. Ils établissent une mutinerie armée dirigée contre plusieurs sites stratégiques, mais les éléments publics ne permettent pas encore de reconstituer un projet organisé de prise du pouvoir.
Trois jours après les tirs qui ont secoué Niamey, le pouvoir nigérien contrôle de nouveau la base aérienne 101, l’aéroport international Diori-Hamani, le palais présidentiel et les autres sites visés. La circulation et les activités commerciales ont repris. Des patrouilles et des dispositifs de sécurité restent toutefois visibles autour de l’aéroport.
Le calme permet désormais de séparer les faits des qualifications employées dans l’urgence. Dans la nuit du 28 au 29 août, à partir de 00 h 20, un groupe de militaires a retenu certains de ses camarades à l’intérieur de la base 101 avant d’ouvrir le feu sur plusieurs points sensibles de la capitale.
Les combats ont gagné les environs de l’aéroport, du palais présidentiel et de la radiotélévision publique. Les programmes de la RTN ont été momentanément interrompus. La garde présidentielle a protégé le palais avant de participer à la reprise de la base, restée contestée pendant une partie de la journée.
Ces éléments sont incompatibles avec l’image d’une simple manifestation de mécontentement. Des militaires armés ont désobéi à leur hiérarchie, séquestré des soldats, occupé une installation majeure et affronté les forces restées loyales. Sur le plan descriptif, le terme de mutinerie armée est donc le plus solide.
Trois morts reconnus
Le premier bilan officiellement documenté concerne la garde présidentielle. L’adjudant Illo Maihatchi, le soldat de deuxième classe Yahaya Idrissa Zamnaou et le soldat de deuxième classe Ousmane Haboulé Hamissou ont été tués pendant les affrontements.
Leurs obsèques se sont déroulées lundi 31 août à la base aérienne 101, en présence du Premier ministre Ali Mahaman Lamine Zeine, de membres du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie, du gouvernement, des responsables militaires et de plusieurs diplomates.
Les trois soldats ont été promus à titre posthume et décorés de la Médaille des Théâtres d’opérations intérieures « Tarha-Nakal ». Leur inhumation au carré des martyrs constitue la première reconnaissance officielle précise des pertes provoquées par la mutinerie.
Le bilan des mutins reste en revanche inconnu. La RTN a diffusé des images de dizaines de militaires arrêtés et indiqué que certains insurgés avaient été tués ou mis hors de combat. Aucun décompte global n’a été publié. Les autorités n’ont communiqué ni le nombre exact de personnes détenues, ni l’identité des officiers soupçonnés d’avoir dirigé le mouvement, ni la situation des soldats initialement séquestrés.
Cette absence empêche de mesurer l’ampleur humaine et militaire de l’affrontement. Elle laisse également sans réponse une question essentielle : la contestation était-elle limitée à un groupe présent à Niamey ou disposait-elle de relais organisés dans d’autres unités ?
Pourquoi le mot « coup d’État » reste prématuré
Plusieurs médias ont qualifié les événements de tentative de coup d’État. Cette lecture repose sur la simultanéité des attaques contre la base aérienne, le secteur présidentiel et les installations de la télévision publique. L’opération a clairement dépassé les limites de la caserne et visé des centres de commandement de l’État.
Ces faits donnent à la mutinerie une dimension politique manifeste. Ils ne suffisent pas encore à établir publiquement un plan complet de renversement du général Abdourahamane Tiani.
Aucun chef du mouvement n’a pris la parole. Aucun manifeste, organe de commandement, proclamation ou revendication politique n’a été rendu public. Les mutins n’ont annoncé ni la dissolution des institutions, ni la formation d’une nouvelle autorité. Aucun acte judiciaire accessible ne les poursuit encore officiellement pour tentative de coup d’État.
L’hypothèse reste donc ouverte, mais elle ne doit pas être présentée comme la conclusion définitive de l’enquête. Les investigations devront établir les ordres donnés, les communications entre unités, les objectifs assignés aux différents groupes et la destination prévue après la prise éventuelle des sites visés.
La formule de « mouvement d’humeur » choisie par le ministère de la Défense produit l’effet inverse. Elle décrit un mécontentement collectif sans traduire la violence, la durée et la portée de l’opération. Une mutinerie qui tue trois gardes présidentiels et oblige l’armée à reconquérir une base stratégique ne relève plus d’un simple incident disciplinaire.
L’intervention russe désormais reconnue
Le rôle d’Africa Corps ne repose plus seulement sur des témoignages anonymes. L’ambassadeur de Russie au Niger, Viktor Voropayev, a déclaré que le commandement de la base 101 avait demandé l’assistance des militaires russes présents à l’aéroport.
Il a également affirmé que le chef d’état-major général des armées, le chef d’état-major de l’armée de terre et le commandant de la base 101 s’étaient ensuite rendus auprès d’Africa Corps pour remercier ses membres de leur participation à la reprise du site.
L’intervention est donc reconnue publiquement par le représentant officiel de la Russie. Les autorités nigériennes n’en ont cependant pas encore précisé la nature dans leurs propres communiqués. Elles n’ont indiqué ni les effectifs engagés, ni les moyens utilisés, ni la répartition des responsabilités entre les forces nigériennes et russes.
Cette assistance a porté sur une crise interne à l’armée nigérienne, et non sur une attaque menée par un groupe armé extérieur. Elle donne à la coopération militaire avec Moscou une dimension nouvelle. Africa Corps a contribué directement à la défense du pouvoir et à la reprise d’une installation contestée par des soldats nigériens.
Le soutien du Mali et du Burkina Faso est, pour sa part, resté officiellement politique. La Confédération des États du Sahel a condamné la mutinerie et exprimé sa solidarité avec Niamey. Aucun élément public ne prouve l’engagement d’unités maliennes ou burkinabè dans les combats.
Une base fragilisée à répétition
La base 101 occupe une position centrale dans le dispositif de sécurité nigérien. Elle partage son emprise avec le principal aéroport du pays, accueille l’aviation militaire et abrite des partenaires étrangers. Le quartier général de la force conjointe du Niger, du Mali et du Burkina Faso y est également installé.
Le complexe avait déjà été attaqué en janvier par des combattants liés à l’État islamique, puis en juin par le JNIM. La mutinerie du 29 août constitue donc la troisième crise grave enregistrée autour de ce site en 2026, même si elle est, cette fois, venue de l’intérieur de l’armée.
Cette répétition impose un examen du dispositif. Il faudra déterminer comment des militaires ont pu retenir leurs camarades, tenir une partie de la base pendant plusieurs heures et tirer sur des installations situées à différents endroits de la capitale.
Le régime a conservé le pouvoir et les institutions n’ont pas basculé. Il a néanmoins perdu trois membres de son unité la plus proche, mobilisé ses forces les plus loyales et sollicité un appui russe pour reprendre une base située au cœur de la capitale. Ces faits suffisent à montrer la gravité de la secousse sans annoncer l’effondrement du pouvoir.
Au 1er septembre, la qualification la plus exacte reste donc celle d’une mutinerie armée avortée, dirigée contre plusieurs sites stratégiques. La tentative de coup d’État deviendra un fait établi si l’enquête démontre l’existence d’un commandement et d’un plan destiné à renverser les autorités. En attendant, le bilan complet, les responsabilités et les motivations restent dus à la population nigérienne.
Massiré Diop

AES : premiers dossiers pour le Parlement confédéral

La première session ordinaire des Parlements de l’AES s’est ouverte mercredi 26 août à Niamey. Renseignement, libre circulation et financement des médias doivent permettre d’évaluer la capacité de la nouvelle institution à dépasser le registre symbolique.

Les 45 députés confédéraux du Mali, du Burkina Faso et du Niger disposent désormais d’un règlement intérieur, de trois commissions et d’un premier ordre du jour. Après leur installation le 24 août, ils ont ouvert mercredi leur première session ordinaire, dont les travaux doivent se poursuivre jusqu’au 29 août.

Chaque pays a désigné 15 représentants issus de son institution parlementaire nationale. Le Burkinabè Ousmane Bougouma préside les Sessions confédérales, assisté notamment du président du Conseil national de Transition du Mali, le général de corps d’armée Malick Diaw, et du président du Conseil consultatif de la Refondation du Niger, Mamoudou Harouna Djingarey.

Trois commissions ont été constituées. Le Malien Moussa Ag Acharatoumane préside celle consacrée à la Défense et à la Sécurité. Sié François d’Assise Coulibaly dirige la Commission Diplomatie, tandis que Hadizatou Samna prend la tête de la Commission Développement.

Leurs premiers sujets touchent directement à la vie de la Confédération. La coopération policière et le partage de renseignements seront examinés par la Commission Défense et Sécurité. La Commission Diplomatie travaillera sur la libre circulation des personnes et des biens. La troisième se penchera sur le modèle économique, le financement et la viabilité des médias.

Portée

La dénomination de « Parlement confédéral » peut donner l’impression d’une institution disposant déjà des pouvoirs d’une assemblée législative classique. Le protocole additionnel lui confère toutefois un rôle plus circonscrit. Les députés délibèrent et émettent des avis sur les sujets transmis par le Collège des chefs d’État ou sur les questions intéressant la Confédération.

Les propositions adoptées à Niamey doivent ainsi être soumises aux trois chefs d’État. L’institution peut organiser des séances de travail avec les ministres confédéraux et informer les populations, mais les informations rendues publiques jusqu’ici ne lui attribuent pas un pouvoir autonome d’adoption des lois directement applicables dans les trois pays.

Cette précision n’enlève pas toute utilité au mécanisme. Elle situe simplement son véritable terrain d’action. Le Parlement peut rapprocher les législations nationales, révéler les obstacles administratifs et exercer une forme de suivi politique, à condition que ses avis soient rendus publics et accompagnés de réponses des organes exécutifs.

La question de la représentation accompagnera également ses premiers travaux. Les 45 membres ont été désignés par les Parlements ou organes nationaux en tenant lieu, conformément à leurs règles internes. Ils ne sont donc pas issus d’une élection confédérale distincte. Leur capacité à consulter les populations, les collectivités, les professionnels et les organisations sociales sera essentielle pour donner un contenu concret à la représentation revendiquée.

Résultats

Sur la libre circulation, l’attente dépasse les déclarations de principe. Les populations jugeront l’intégration à travers le franchissement des frontières, la reconnaissance des documents, les contrôles routiers, le transport des marchandises et la possibilité de travailler ou de commercer dans les trois pays avec des règles compréhensibles.

Dans le domaine sécuritaire, le partage de renseignements touche à des informations sensibles. Le Parlement ne pourra naturellement pas tout rendre public. Il peut cependant demander des objectifs précis, examiner les mécanismes de coordination et suivre les résultats sans dévoiler les opérations en cours.

Le financement des médias soulève une difficulté différente. Soutenir des entreprises fragilisées par l’étroitesse du marché publicitaire peut répondre à un besoin réel. Un mécanisme crédible devra toutefois reposer sur des critères transparents, pluralistes et vérifiables afin que l’aide à la viabilité ne devienne pas un moyen de dépendance éditoriale.

Les Sessions confédérales doivent se réunir deux fois par an, en février et en août. Une telle fréquence laisse plusieurs mois entre les rendez-vous ordinaires. Le véritable enjeu résidera donc dans le travail des commissions, la publication des recommandations et le suivi de leur mise en œuvre entre deux sessions.

La réunion de Niamey complète l’architecture institutionnelle de l’AES. Elle gagnera en crédibilité si elle débouche, le 29 août, sur des propositions datées, des responsables identifiés et un mécanisme permettant aux citoyens de vérifier ce qui a réellement changé.

Massiré Diop

 

Une histoire de liens profonds et de tensions récurrentes

Les relations entre l’Algérie et le Mali sont anciens et complexes. Les deux pays partagent une frontière de près de 1 400 kilomètres au cœur du Sahel, et leurs populations transfrontalières, majoritairement touareg, sont unies par de fortes attaches familiales, culturelles et économiques. L’Algérie a longtemps été perçue comme un acteur clé dans la gestion des conflits au nord du Mali et a émergé comme un investisseur majeur dans le pays.

 

Cependant, cette relation a connu de graves secousses. En décembre 2023, le Mali a rappelé son ambassadeur à Alger, l’accusant d’ingérence après des rencontres avec des chefs rebelles. La crise a atteint son paroxysme le 31 mars 2025, lorsqu’un drone malien pénétrant dans l’espace aérien algérien a été abattu. Le Mali, soutenu par le Burkina Faso et le Niger, a qualifié cet acte d' »agression » et rappelé ses ambassadeurs. L’Algérie a riposté en fermant son espace aérien et en rappelant ses propres ambassadeurs.

 

Une réconciliation récente mais fragile

 

Après plus de 15 mois de tensions, l’Algérie et le Mali ont officiellement annoncé, en juillet 2026, le rétablissement de leurs relations diplomatiques, la réouverture de leurs espaces aériens et le retour de leurs ambassadeurs.

 

Cette réconciliation reste toutefois fragile. Les points de discorde fondamentaux n’ont pas été résolus. La défiance persiste, l’Algérie étant accusée d’abriter des figures maliennes hostiles à Bamako, tandis que la République du  Mali , soutenue par la Russie et la Turquie, privilégie une réponse militaire aux insurrections. Cette détente apparaît donc comme une normalisation tactique visant à limiter les répercussions des différends, plutôt qu’un règlement politique global.

 

 

La place du Maroc : un acteur central dans le triangle diplomatique

 

Le conflit entre l’Algérie et le Maroc, vieux de plus de 60 ans et marqué par la rupture des relations diplomatiques en 2021, s’est étendu bien au-delà du Sahara occidental pour trouver un nouveau terrain d’affrontement au Sahel. La crise malienne est devenue un enjeu central de cette rivalité.

 

Le Maroc, profiteur des déboires d’Alger

 

Le Maroc a habilement tiré parti des tensions entre l’Algérie et le Mali pour renforcer sa propre influence. Le refroidissement des relations algéro-maliennes a été une « aubaine » pour Rabat. Le Maroc a développé une coopération solide avec Bamako dans des domaines stratégiques : formation des imams, santé, agriculture, et même soutien militaire avec des programmes de formation en parachutisme.

 

En avril 2025, le roi Mohammed VI a reçu les chefs de la diplomatie des pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), dont le Mali. Rabat a également ouvert ses ports aux pays de l’AES. Le Maroc a déployé d’importants efforts pour se rapprocher de Bamako, tirant parti des tensions avec l’Algérie. Un revirement majeur est intervenu en avril 2026, lorsque le Mali a reconnu le plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental.

 

Une dynamique de rivalité et de dépassement

 

La place du Maroc dans ce triangle est donc celle d’un rival actif et offensif, cherchant à supplanter l’influence algérienne au Sahel. La pression marocaine a d’ailleurs été identifiée comme un facteur ayant poussé Alger à se réconcilier avec Bamako. Aujourd’hui, l’Algérie et le Maroc sont en alerte sur la situation malienne, et la crise offre à Alger l’opportunité de regagner en influence, tandis que l’affaiblissement du mali est une mauvaise nouvelle pour Rabat.

 

 

Recommandations pour être allié du Maroc et de l’Algérie

 

Être allié à la fois du Maroc et de l’Algérie dans le contexte actuel est un exercice diplomatique délicat, compte tenu de leur rivalité ouverte. Voici quelques recommandations stratégiques :

 

  1. Adopter une approche de neutralité active et de médiation

 

  • Éviter tout alignement qui pourrait être perçu comme un parti pris par l’un ou l’autre camp.
  • Proposer des initiatives de médiation sur des sujets concrets (sécurité frontalière, lutte contre le terrorisme) où les intérêts des deux pays peuvent converger.

 

  1. Privilégier une coopération bilatérale et sectorielle

 

  • Développer des partenariats économiques distincts avec chacun des deux pays, dans des domaines non conflictuels (énergies renouvelables, agriculture, éducation).
  • Éviter tout projet trilatéral qui pourrait être instrumentalisé ou devenir un sujet de discorde.

 

  1. Œuvrer pour la stabilisation du Sahel comme intérêt commun

 

  • La menace terroriste au Sahel est un intérêt partagé par l’Algérie, le Maroc et la communauté internationale.
  • Soutenir des initiatives de dialogue inclusif au Mali, associant toutes les parties au conflit.

 

  1. Adopter une communication diplomatique prudente

 

  • Un langage neutre et équilibré est essentiel. Éviter toute déclaration qui pourrait être interprétée comme un soutien à l’une des positions sur le Sahara occidental.
  • Multiplier les canaux de dialogue discrets pour maintenir la confiance.

 

  1. Capitaliser sur les intérêts économiques complémentaires

 

  • L’Algérie est un fournisseur énergétique majeur ; le Maroc est une plateforme commerciale et industrielle dynamique.
  • Proposer des projets d’infrastructure régionaux (corridors énergétiques, routes transsahariennes) qui pourraient bénéficier aux deux pays.

 

 

Les relations entre l’Algérie et le Mali sont à un tournant, marqué par une réconciliation récente mais fragile, dans un contexte de rivalité régionale accrue avec le Maroc. A mon humble avis , la clé réside dans une diplomatie d’équilibre, privilégiant les intérêts communs (stabilité du Sahel, coopération économique) tout en évitant soigneusement de s’immiscer dans les contentieux bilatéraux. La voie est étroite, mais elle est praticable pour qui saura faire preuve de patience, de discrétion et de constance.

 

 

Mohamed Abdellahi Elkhalil

Ecrivain Spécialiste des Questions

Sociales et Sécuritaires

 

 

AES : 45 députés pour donner corps à la Confédération

Niamey accueille du 24 au 29 août la session inaugurale des Sessions confédérales des Parlements de l’AES, avec 45 représentants, dont 15 issus du Conseil national de transition du Mali. Cette nouvelle instance doit adopter ses règles de fonctionnement et donner une dimension parlementaire à une Confédération jusqu’ici principalement conduite par les exécutifs.

Les premiers députés confédéraux du Mali, du Burkina Faso et du Niger entrent officiellement en fonction ce lundi 24 août à Niamey. Chaque État a désigné 15 représentants au sein de son organe législatif de transition, soit un effectif total de 45 membres. Le général Malick Diaw, président du Conseil national de transition du Mali, est arrivé samedi dans la capitale nigérienne avec la délégation malienne.
Convoquée par le président en exercice de la Confédération, le capitaine Ibrahim Traoré, la rencontre se déroulera en deux étapes. Les 24 et 25 août seront consacrés à l’installation des députés confédéraux. Du 26 au 29 août, la première session ordinaire devra notamment examiner et adopter le règlement intérieur, former les différents organes et commissions et définir les modalités de prise de décision. Une feuille de route et un calendrier de travail sont également attendus.
Cette installation repose sur le Traité du 6 juillet 2024 portant création de la Confédération AES et sur un protocole additionnel adopté par les trois chefs d’État le 23 décembre 2025 à Bamako. En février dernier, le gouvernement malien avait approuvé les textes autorisant la ratification de quatre protocoles concernant la défense et la sécurité, la diplomatie, le développement et les sessions parlementaires.
Un rôle encore encadré
La rencontre de Niamey n’installe pas, pour le moment, un Parlement supranational disposant du pouvoir de voter des lois directement applicables dans les trois pays. La dénomination juridique retenue est celle de « Sessions confédérales des Parlements ». Leur mission consiste à délibérer et à émettre des avis sur les sujets soumis par le Collège des chefs d’État ou concernant la vie de la Confédération.
Les travaux peuvent porter sur la défense, la sécurité, la diplomatie, le développement et les autres questions d’intérêt commun. Les députés pourront également rencontrer les membres du Conseil des ministres confédéral, formuler des résolutions et des recommandations et contribuer à l’information des populations. Deux sessions ordinaires sont prévues chaque année.
L’égalité de représentation, avec 15 députés par pays, permet d’éviter qu’un État domine les deux autres en raison de sa population. Le mandat de chaque député confédéral reste cependant lié à celui qu’il exerce dans son Parlement national. La présidence des sessions revient au président de l’organe législatif du pays qui assure la présidence tournante de la Confédération. La session de Niamey sera ainsi dirigée par le Burkinabè Ousmane Bougouma.
Le test du concret
Pour le Mali, cette nouvelle tribune pourrait faciliter le rapprochement des législations dans des domaines touchant directement les citoyens : libre circulation, commerce, transport, fiscalité, justice, sécurité des frontières, investissements et accès aux services. Elle pourrait aussi permettre aux délégations nationales d’interroger les responsables confédéraux sur l’application des décisions déjà annoncées.
Cette évolution intervient près de trois ans après la création, en septembre 2023, de l’Alliance des États du Sahel comme pacte de défense mutuelle. Sa transformation en Confédération en juillet 2024, puis le retrait effectif des trois pays de la Cedeao en janvier 2025, ont élargi le projet aux domaines diplomatique, économique et institutionnel. Le passeport confédéral, le prélèvement destiné au financement de l’AES et les projets de banque d’investissement participent de la même construction.
La portée de la session de Niamey dépendra toutefois des pouvoirs réellement exercés par les 45 représentants. Le protocole leur permet principalement de rendre des avis et des recommandations. Leur influence reposera donc sur la prise en compte de ces propositions par le Collège des chefs d’État et le Conseil des ministres.
Une autre question concerne leur représentativité. Les membres ont été désignés par les institutions de transition des trois pays et non élus directement à l’échelle confédérale. Cette situation n’empêche pas le fonctionnement juridique de l’instance, mais elle oblige les députés à démontrer qu’ils peuvent relayer les préoccupations des populations, rendre compte de leurs travaux et dépasser les rencontres essentiellement protocolaires.
La session de Niamey constitue ainsi une étape institutionnelle importante, sans être encore l’aboutissement du projet parlementaire de l’AES. Son véritable succès se mesurera à sa capacité à produire des décisions suivies d’effets, à harmoniser progressivement les règles nationales et à faire entrer les préoccupations quotidiennes des citoyens dans la construction confédérale.

Douanes : 632,3 milliards de FCFA mobilisés à fin juillet

Le Directeur général des Douanes, l’Inspecteur général Cheickna Amala Diallo, a réuni son personnel le 20 août 2026 pour dresser le bilan des sept premiers mois de l’année. Avec 632,314 milliards de FCFA mobilisés à fin juillet, l’administration a atteint 64,85 % de son objectif annuel.

Selon le cap fixé par le ministre d’État, ministre de l’Économie et des Finances, Alousséni Sanou, trois orientations doivent guider les actions. Elles portent sur l’accroissement des recettes, le renforcement de la lutte contre la fraude et les trafics illicites, ainsi que la poursuite des réformes structurantes. Le Directeur général a demandé que ces priorités se traduisent dans le travail quotidien de chaque service et de chaque agent.
Concernant les recettes, les Douanes déclarent avoir mobilisé 533,743 milliards de FCFA entre janvier et juin, contre une prévision de 482,823 milliards. Le bilan présenté fait état d’un excédent de 50,918 milliards de FCFA et d’un taux de réalisation de 110,55 %. En juillet, 98,547 milliards ont été recouvrés et la Direction générale situe les réalisations cumulées à 632,314 milliards, soit 64,85 % de l’objectif annuel de 975 milliards. Ce dernier dépasse de 59,412 milliards les 915,588 milliards provisoirement mobilisés en 2025.
Ces résultats maintiennent les Douanes au-dessus de la trajectoire théorique nécessaire pour atteindre leur objectif annuel. Il reste toutefois 342,686 milliards de FCFA à recouvrer entre août et décembre, soit une moyenne mensuelle d’environ 68,54 milliards. Le Directeur général a donc invité les services à maintenir le rythme jusqu’à la clôture de l’exercice.
Les difficultés sécuritaires et logistiques qui affectent les corridors, notamment l’axe Kidira-Diboli-Kayes reliant le Mali au Sénégal, compliquent la circulation des marchandises et leur prise en charge douanière. Cette situation exige davantage de vigilance, de réactivité et de coordination pour sécuriser les flux sans aggraver les délais supportés par les transporteurs et les opérateurs économiques.
Fraude et modernisation
Quant à la lutte contre la fraude, elle ne consiste pas seulement à préserver les recettes de l’État. Elle doit également protéger le commerce légal, les opérateurs économiques de bonne foi, les consommateurs et la sécurité publique face à la circulation de produits interdits ou dangereux.
Le Directeur général a ainsi demandé de renforcer le renseignement, le ciblage, l’analyse des risques et la coopération entre les services, tout en évitant que les contrôles ne deviennent un frein au commerce régulier. Parmi les opérations documentées au premier semestre, la Brigade mobile d’intervention a saisi, le 17 avril près de Bamako, 23 bonbonnes de mercure, 1 650 bâtons d’explosifs, deux rouleaux de cordon détonant, 25 détonateurs et 17 briques de chanvre indien. Les services ont aussi intercepté cinq tonnes de cyanure dissimulées dans un chargement à Ségou en juin, en plus de saisies d’armes, de munitions, de médicaments illicites et de produits impropres à la consommation.
Le troisième axe concerne la modernisation de l’administration. Les Douanes disposent d’un portefeuille de 38 réformes comprenant le renforcement du contrôle documentaire, le développement du SIGECOD, le Système interconnecté de gestion du contrôle documentaire, et l’interconnexion des systèmes informatiques douaniers. Cette dernière doit faciliter l’échange de données sur les marchandises en transit, sécuriser les recettes et réduire les délais aux frontières, notamment dans le cadre de la coopération entre les pays de l’AES et le Togo.
Pour le Directeur général, une réforme doit produire des résultats mesurables dans les bureaux, les brigades et les postes frontaliers. Il a demandé aux responsables de traduire les projets de modernisation en pratiques concrètes, d’évaluer leurs effets sur les recettes et les délais, puis de faire remonter les difficultés rencontrées par les agents et les usagers.
« Les Douanes maliennes, c’est vous », a lancé Cheickna Amala Diallo à son personnel. Du cadre supérieur à l’agent de surveillance, du service spécialisé au poste frontalier, chaque fonction participe à la mobilisation des recettes, à la sécurisation des corridors et à la protection de l’économie.
Tout en reconnaissant les sacrifices imposés par le contexte sécuritaire et les contraintes logistiques, le responsable a appelé à consolider les résultats obtenus. La rencontre a ainsi associé un bilan financier favorable à une obligation de continuité, les cinq derniers mois de l’année devant déterminer si l’objectif inédit de 975 milliards de FCFA sera effectivement atteint.

Goïta–Poutine : un échange au cœur de la nouvelle stratégie régionale de Moscou

Assimi Goïta et Vladimir Poutine ont réaffirmé le 19 août leur coordination sécuritaire au Mali et dans le Sahel. Cet échange intervient deux jours après l’annonce d’un futur mémorandum de coopération entre la Russie et la CEDEAO.

La sécurité du Mali et la lutte contre le terrorisme ont dominé l’entretien téléphonique entre les deux dirigeants. Selon le Kremlin, Assimi Goïta a salué le soutien apporté par la Russie face aux attaques des groupes armés extrémistes. Les deux présidents sont convenus de poursuivre la coordination de leurs efforts pour favoriser la stabilité du Mali et de l’ensemble de la région saharo-sahélienne.
Les échanges ont également porté sur les principales questions de l’agenda bilatéral. Bamako et Moscou souhaitent renforcer leur dialogue politique et développer davantage leur coopération commerciale, économique et humanitaire. Le communiqué ne fait toutefois état ni d’un nouvel accord sécuritaire ni d’un déploiement ou d’une livraison supplémentaire d’équipements.
Outre son contenu, le calendrier de cet entretien retient l’attention. Le 17 août à Moscou, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, avait annoncé la signature prochaine d’un mémorandum de coopération entre la Russie et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. La sécurité devrait faire partie des domaines couverts par ce texte, dont le contenu et la date de signature restent à préciser.
L’annonce avait été faite à l’issue d’une rencontre avec le ministre ghanéen des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa. Lavrov avait également exprimé la disponibilité de la Russie à soutenir les efforts de rapprochement entre la CEDEAO et les pays de la Confédération des États du Sahel.
Élargissement
Ce projet de mémorandum révèle une diplomatie russe qui ne se limite plus à ses partenaires sahéliens. Depuis plusieurs années, Moscou a considérablement renforcé sa présence au Mali, au Burkina Faso et au Niger, notamment dans les domaines militaire, sécuritaire, énergétique et minier.
Cette coopération s’est progressivement structurée à l’échelle de l’AES. Lors des consultations ministérielles du 8 juillet 2026 à Niamey, la Russie a renouvelé son soutien à l’opérationnalisation de la Force unifiée de la Confédération. Les discussions ont porté sur l’acquisition d’équipements militaires, les formations adaptées et l’assistance technique, selon le gouvernement nigérien.
En préparant parallèlement un cadre de coopération avec la CEDEAO, Moscou cherche désormais à disposer de canaux institutionnels auprès des deux ensembles ouest-africains. La démarche intervient après le retrait formel du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, devenu effectif le 29 janvier 2025, sur fond de profondes divergences politiques.
Ce rapprochement avec la CEDEAO ne marque pas nécessairement une inflexion au détriment de l’AES. Il traduit plutôt une volonté russe d’étendre son influence aux États côtiers, eux aussi confrontés à la progression des groupes armés vers le nord du Bénin et du Togo ainsi qu’aux risques pesant sur leurs frontières.
La relation entre Moscou et l’organisation régionale avait d’ailleurs commencé à se dessiner avant l’annonce du 17 août. En décembre 2025 au Caire, Sergueï Lavrov avait rencontré le président de la Commission de la CEDEAO, Omar Alieu Touray. Les discussions avaient déjà porté sur la paix, la sécurité régionale et la nécessité d’un dialogue pragmatique avec l’AES.
Équilibre
La Russie se retrouve ainsi dans une position singulière. Elle demeure l’un des principaux partenaires sécuritaires des trois pays sahéliens tout en proposant son accompagnement à une organisation avec laquelle leurs relations restent difficiles.
Cette position pourrait permettre à Moscou de faciliter certains échanges, notamment sur la circulation des personnes et des marchandises, le partage d’informations ou la lutte contre des groupes armés qui opèrent au-delà des frontières. Elle ne suffit cependant pas à faire de la Russie un médiateur reconnu. Une telle fonction supposerait une demande ou, au minimum, l’adhésion publique de la CEDEAO et de l’AES.
Pour autant, l’entretien entre Assimi Goïta et Vladimir Poutine constitue surtout une réaffirmation de la solidité du partenariat russo-malien. La proximité entre l’appel et l’annonce concernant la CEDEAO mérite d’être relevée, mais elle ne permet pas d’établir que les deux événements sont directement liés ou que le projet de mémorandum a été abordé par les deux présidents.
Les prochaines étapes permettront de mesurer la portée réelle de cette stratégie. Le mémorandum Russie–CEDEAO reste à signer et ses mécanismes sécuritaires ne sont pas encore connus. Le troisième Sommet Russie–Afrique, programmé les 28 et 29 octobre à Moscou, pourrait apporter de nouvelles précisions sur la manière dont la Russie entend articuler ses partenariats avec l’AES, la CEDEAO et l’Union africaine.
Massiré Diop

18 août 2020 – 18 août 2026 Six ans après, ce que la transition a changé

Le 18 août 2020, un coup d’État mettait fin au second mandat d’Ibrahim Boubacar Keïta et ouvrait une transition annoncée pour dix-huit mois. Six ans plus tard, le Mali a changé de Constitution, d’alliances, de cadre sécuritaire et de système politique, tandis que le retour à des institutions élues reste sans calendrier.

La chute d’IBK avait été précédée par plusieurs mois de contestation. Le Mouvement du 5 Juin-Rassemblement des forces patriotiques mobilisait contre les résultats contestés des élections législatives, la corruption, les difficultés économiques et la dégradation de la sécurité. Le 18 août 2020, des militaires partis de Kati avaient arrêté le chef de l’État et son Premier ministre, Boubou Cissé. Dans la nuit, Ibrahim Boubacar Keïta avait annoncé sa démission ainsi que la dissolution du gouvernement et de l’Assemblée nationale.
Les militaires avaient ensuite constitué le Comité national pour le salut du peuple, présidé par le colonel Assimi Goïta. Sous la pression de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, Bah N’Daw, colonel-major à la retraite et ancien ministre de la Défense, avait été désigné président de la Transition. Il avait prêté serment le 25 septembre 2020 avec Assimi Goïta comme vice-président. La période transitoire devait durer dix-huit mois et conduire à des élections nationales en février 2022.
Cette première organisation a pris fin le 24 mai 2021. Bah N’Daw et le Premier ministre Moctar Ouane avaient été arrêtés quelques heures après la formation d’un gouvernement qui écartait deux officiers influents du pouvoir. La Cour constitutionnelle a déclaré Assimi Goïta président de la Transition le 28 mai. Il a prêté serment le 7 juin et nommé Choguel Kokalla Maïga à la Primature.
L’échéance de février 2022 n’a pas été respectée. Après des sanctions économiques et financières imposées par la CEDEAO, un décret du 6 juin 2022 a fixé une nouvelle durée de 24 mois à compter du 26 mars 2022. Le retour à un pouvoir élu devait ainsi intervenir en mars 2024. L’élection présidentielle programmée en février 2024 a été reportée en septembre 2023 pour des raisons techniques, sans qu’une nouvelle date soit arrêtée.
La refondation institutionnelle constitue l’une des principales réalisations revendiquées par les autorités. Une nouvelle Constitution a été adoptée par référendum le 18 juin 2023, puis promulguée le 22 juillet. Elle reconnaît les langues nationales comme langues officielles, maintient le français comme langue de travail, prévoit un Parlement composé d’une Assemblée nationale et d’un Sénat et crée une Cour des comptes distincte de la Cour suprême.
Le texte modifie surtout l’organisation du pouvoir exécutif. Son article 44 dispose que le président de la République détermine la politique de la Nation. Il nomme le Premier ministre, met fin à ses fonctions, désigne les ministres, préside le Conseil des ministres et peut dissoudre l’Assemblée nationale. Il demeure chef suprême des forces armées et président du Conseil supérieur de la magistrature. Le gouvernement conduit la politique définie par le chef de l’État.
Les institutions élues prévues par cette Constitution restent à installer. Le Conseil national de Transition continue d’exercer la fonction législative. Ses membres ont été désignés et son président, le général Malick Diaw, appartient au groupe d’officiers ayant dirigé le renversement d’août 2020. Les mandats électifs nationaux n’ont pas été renouvelés depuis le changement de pouvoir.
L’espace politique a également connu une transformation profonde. Les activités des partis avaient été suspendues en avril 2024, avant d’être autorisées de nouveau trois mois plus tard. Le 13 mai 2025, un décret a dissous l’ensemble des partis et organisations à caractère politique, après des consultations nationales boycottées par les principales formations. Leurs réunions et leurs activités ont depuis perdu leur cadre légal.
En juillet 2025, la Charte révisée a fixé la durée de la Transition à cinq ans à compter de 2025, sous la présidence du général Assimi Goïta. Cette période peut être renouvelée « autant de fois que nécessaire » jusqu’à la pacification du pays. Le texte autorise aussi le président de la Transition à se présenter aux futures élections. La Constitution limite pourtant à deux le nombre de mandats d’un président élu au suffrage universel. La durée réelle de la transition dépend désormais d’une notion de pacification qui n’est assortie d’aucun calendrier électoral public.
Souveraineté
La politique extérieure a connu une rupture comparable. Les derniers soldats de l’opération française Barkhane ont quitté le Mali en août 2022. À la demande de Bamako, le Conseil de sécurité des Nations unies a mis fin au mandat de la MINUSMA en juin 2023. Le retrait de cette mission, présente depuis dix ans et dont l’effectif autorisé dépassait 13 000 militaires et 1 900 policiers, s’est achevé le 31 décembre de la même année. La mission militaire de formation de l’Union européenne a pris fin en mai 2024.
Dans le même temps, Bamako a renforcé sa coopération militaire officielle avec Moscou. À partir de 2021, les autorités maliennes ont présenté le personnel russe déployé dans le pays comme des instructeurs intervenant dans le cadre d’accords bilatéraux et ont toujours démenti avoir fait appel au groupe Wagner. Après l’annonce du départ de cette organisation en juin 2025, l’appui russe s’est poursuivi sous une forme ouvertement étatique avec l’Africa Corps, une structure créée et contrôlée par le ministère russe de la Défense, désormais engagée publiquement aux côtés des FAMa. Cette coopération a accompagné le développement des capacités aériennes, l’acquisition de drones et l’intensification des opérations terrestres.
Le 14 novembre 2023, les FAMa et leurs partenaires russes avaient repris Kidal, que l’État ne contrôlait plus réellement depuis 2014. Cette reconquête avait été présentée comme le rétablissement de la souveraineté sur l’ensemble des capitales régionales. Deux mois plus tard, le gouvernement a mis fin à l’Accord pour la paix et la réconciliation issu du processus d’Alger, signé en 2015 avec les groupes armés du Nord. Les autorités accusaient certains signataires de ne plus respecter leurs engagements et l’Algérie, médiatrice du processus, d’actes hostiles. La décision a été annoncée le 25 janvier 2024.
Le Mali s’est parallèlement rapproché du Burkina Faso et du Niger. Les trois pays ont signé la Charte du Liptako-Gourma le 16 septembre 2023, donnant naissance à l’Alliance des États du Sahel. Ils ont créé une confédération le 6 juillet 2024 et quitté officiellement la CEDEAO le 29 janvier 2025. Un passeport commun a été mis en circulation. Une Force unifiée, initialement annoncée à 5 000 militaires, a ensuite été officiellement lancée, mais sa montée en puissance reste progressive.
La Banque confédérale d’investissement et de développement a également vu le jour avec un capital annoncé de 500 milliards de FCFA. Son opérationnalisation demande encore la libération complète du capital, la mise en place de ses équipes et le démarrage des premiers financements.
Le repositionnement diplomatique s’est aussi traduit par une prise de distance avec plusieurs cadres multilatéraux. Le Mali a officiellement quitté l’Organisation internationale de la Francophonie en mars 2025, puis annoncé avec le Burkina Faso et le Niger, en septembre, son retrait de la Cour pénale internationale. Ce retrait doit prendre effet un an après sa notification et restera sans incidence sur les procédures déjà engagées.
Les relations avec l’Algérie, fortement dégradées après la dénonciation de l’Accord d’Alger et la crise provoquée par la destruction d’un drone malien, ont amorcé une normalisation le 10 juillet 2026 avec le retour des ambassadeurs et la réouverture réciproque des espaces aériens. Parallèlement, Bamako a resserré ses liens avec Rabat, comme l’illustrent les 21 accords signés le 24 juillet 2026 et l’engagement du Mali en faveur de l’initiative marocaine destinée à faciliter l’accès des États du Sahel à l’Atlantique.
Sécurité
La sécurité reste le premier critère d’évaluation du pouvoir né en août 2020. L’armée dispose aujourd’hui de moyens aériens, de drones, de blindés et d’unités d’intervention bien supérieurs à ceux du début de la transition. Elle opère avec un soutien russe après le départ des forces françaises, des missions européennes et de la MINUSMA.
Ces acquis territoriaux ont toutefois été fortement éprouvés par les attaques coordonnées des 25 et 26 avril 2026. À Kidal, reprise par l’armée en novembre 2023, les combats ont été suivis d’un redéploiement des FAMa, tandis que l’Africa Corps a annoncé, le 27 avril, le retrait de ses unités de la ville. Des mouvements similaires ont ensuite été signalés à Tessalit et à Aguelhok. Des attaques ont également touché Kati, Bamako, Gao, Mopti, Sévaré et plusieurs emprises militaires.
La pression s’est aussi étendue vers l’ouest. Kayes, Nioro, Diboli, Sandaré et d’autres localités ont été attaquées depuis 2025. Des axes de ravitaillement, des convois de carburant et des zones minières sont devenus des cibles. Cette progression a obligé l’armée à renforcer ses escortes et à ouvrir plusieurs opérations autour des corridors économiques.
L’état-major revendique de son côté des résultats importants. Lors d’un point de presse tenu le 11 août 2026, le colonel-major Bakary Bocar Maïga a annoncé la neutralisation de 1 850 membres de groupes armés et la destruction de 45 bases durant les mois de juin et juillet.
Les indicateurs indépendants décrivent pourtant une violence plus étendue qu’en 2020. Le Centre d’études stratégiques de l’Afrique estime, à partir des données de l’ACLED, que le nombre annuel de morts liés aux groupes islamistes armés a triplé depuis l’arrivée des militaires au pouvoir. Pour 2026, les organisations humanitaires évaluent à 5,1 millions le nombre de personnes ayant besoin d’une assistance au Mali, soit environ un habitant sur cinq.
Résultats
L’économie a résisté aux sanctions, à la baisse de l’aide extérieure et à l’insécurité. La Banque mondiale estime la croissance à 4,9 % en 2025 et prévoit une moyenne proche de 5 % en 2026 et 2027, grâce à l’agriculture, aux services, aux télécommunications et au démarrage de la production de lithium. Le Fonds monétaire international a achevé, le 18 mars 2026, la deuxième et dernière revue du programme suivi par ses services au Mali, en relevant le respect de la plupart des objectifs quantitatifs et des réformes convenues.
La réforme minière constitue l’un des changements économiques les plus visibles. Le Code adopté en 2023 a augmenté la participation de l’État et des investisseurs nationaux dans les nouveaux projets. Le gouvernement affirme avoir récupéré 761 milliards de FCFA d’arriérés auprès des compagnies minières. Un fonds alimenté par les contributions du secteur avait mobilisé 109,14 milliards de FCFA au 30 juin 2026 pour de futurs investissements dans l’énergie, l’eau et les transports.
Cette politique a aussi provoqué de longues négociations avec plusieurs exploitants. La production industrielle d’or est tombée de 54,8 tonnes en 2024 à 42,2 tonnes en 2025, soit une baisse de 22,9 %. Le ministère des Mines prévoit 43,2 tonnes en 2026. Le retour à une production normale et la transformation des recettes récupérées en infrastructures détermineront la portée réelle de la réforme.
Les indicateurs sociaux demeurent plus difficiles. La Banque mondiale estime que 235 000 jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail et situe la pauvreté à 36,4 % de la population en 2025. Les coupures d’électricité, les perturbations du carburant et l’insécurité sur les routes pèsent sur les entreprises et les ménages, malgré le retour d’une croissance proche de 5 %.
Le Mali du 18 août 2026 n’est certes plus celui d’IBK. L’armée a été rééquipée, une nouvelle Constitution a été adoptée, le retrait des forces françaises et de la MINUSMA a accompagné le renforcement de la coopération militaire avec la Russie, tandis que l’AES a redéfini l’ancrage régional du pays. La réforme minière a accru la part revenant à l’État dans les nouveaux projets et le pouvoir présidentiel s’est considérablement renforcé.
La transition n’a toutefois pas encore atteint les objectifs qui devaient marquer sa fin. Le pays reste confronté à une insécurité étendue, les institutions prévues par la Constitution attendent leurs élections et les partis politiques ont disparu du cadre légal. Six ans après la chute d’IBK, la question n’est plus seulement de savoir ce que la transition a changé. Elle porte désormais sur les conditions concrètes dans lesquelles le Mali retrouvera des institutions élues, sans perdre les transformations engagées depuis 2020.
Massiré Diop

Semaine du Numérique : Des opportunités pour les entreprises maliennes

Le numérique ouvre de nouvelles perspectives dans l’agriculture, le commerce, la finance et la logistique. Paiement mobile, vente en ligne, gestion des stocks et accès aux données peuvent réduire les coûts des entreprises. En 2024, les comptes de monnaie électronique actifs ont progressé de 12,26% au Mali.

Le pays comptait 8,91 millions d’internautes fin 2025, soit 35,1% de la population, contre 36% en Afrique. L’accès reste coûteux : un forfait mobile mensuel de 5 Go représentait 16,9% du revenu national brut mensuel par habitant en 2025, selon l’Union internationale des télécommunications.

« Le Mali n’est pas en marge. Le terrain est bien occupé, même si, dans certains domaines, il reste des choses à faire », estime Mamadou Doumbia, spécialiste de la cybersécurité et de la blockchain.

Dans ce domaine, il relève un décalage entre l’intérêt et le déploiement. La blockchain peut sécuriser les transactions et assurer la traçabilité. Son adoption exige des solutions simples, un cadre de confiance et des compétences adaptées. Après l’Internet de l’information vient celui de la valeur, résume-t-il.

Financement

L’étude du Conseil national du patronat du Mali, menée auprès de 186 entreprises, révèle une transformation progressive : 87,6% sont « techno-timides » et 4,8% avancées. Seules 4,3% disposent de systèmes entièrement intégrés, alors que la numérisation devient un levier de compétitivité.

À l’échelle africaine, 87% des dirigeants considèrent les compétences numériques comme prioritaires. Pourtant, seuls 11% des diplômés du supérieur ont reçu une formation formelle. Le Boston Consulting Group estime que 650 millions de personnes devront être formées ou recyclées d’ici 2030.

Le financement reste décisif pour moderniser les entreprises. Mamadou Doumbia recommande néanmoins de commencer avec des moyens modestes, de tester les solutions et de démontrer leur utilité avant de rechercher des capitaux. Cette démarche peut convaincre les investisseurs.

Les incubateurs, les formations et les fonds de démarrage peuvent accélérer cette progression. Leur mobilisation exige des projets structurés, une information préalable et une gestion rigoureuse. Pour les PME, l’enjeu est de choisir des outils répondant aux besoins réels identifiés.

Ces enjeux figurent au programme de la quatrième Semaine du numérique de Bamako, avec le Burkina Faso et le Niger comme invités d’honneur. Les travaux ont débuté le 29 juillet. Reportée en raison de la visite du Président sénégalais, la cérémonie d’ouverture se tiendra le 1er août, avec la clôture. Les échanges portent sur l’interconnexion des réseaux, l’itinérance téléphonique et la formation dans l’AES.

Fatoumata Maguiraga

 

CEDEAO – AES : Coopérer contre le terrorisme

Réunie le 19 juillet 2026 à Lungi, en Sierra Leone, la CEDEAO a décidé d’approfondir le dialogue avec l’Alliance des États du Sahel en vue d’un mécanisme de coopération sécuritaire. Une orientation visant à reconnecter les efforts régionaux contre une menace transfrontalière.

Sur le terrain, les groupes armés franchissent les frontières et utilisent des réseaux régionaux pour s’approvisionner en armes, motos, carburant ou drones. Face à eux, l’AES a engagé sa Force unifiée et la CEDEAO prépare sa Brigade antiterroriste. Aucun mécanisme opérationnel ne relie encore directement les deux dispositifs.

Le communiqué final de la 69ème session de la CEDEAO ne fixe ni le format ni le calendrier de cette coopération. Il prolonge toutefois le processus amorcé à Accra en janvier 2026, où des États des deux espaces avaient envisagé un cadre permanent, le partage du renseignement et des accords de poursuite transfrontalière.

La CEDEAO négociera avec le Burkina Faso, le Mali et le Niger comme un bloc. Elle a invité ses membres à éviter les accords séparés pouvant affaiblir sa cohésion et prolongé jusqu’en décembre 2026 le mandat de Lansana Kouyaté. La visite à Bamako, le 28 juillet, de Bassirou Diomaye Faye, Président en exercice de l’organisation, a replacé ce rapprochement au premier plan.

La géographie impose le dialogue

Pour Abdoulaye Tamboura, Docteur en géopolitique, le rapprochement est déjà engagé. « Les peuples sont imbriqués et les économies sont liées. On ne peut pas changer la géographie de ces États. Nous sommes donc dans l’obligation de coopérer », souligne-t-il.

Cette nécessité s’accentue à mesure que la menace gagne les pays côtiers. Selon le Global Terrorism Index 2026, 76% des attentats commis en 2025 se sont produits à moins de 100 kilomètres d’une frontière internationale. Le Sahel concentrait plus de la moitié des morts liées au terrorisme.

Ces circuits traversent plusieurs États, rendant la sécurité de chaque frontière dépendante des renseignements voisins. Pour les populations, cette coordination concerne aussi la sûreté des routes, des marchés et des déplacements entre localités frontalières.

Une coopération sécuritaire n’effacera pas les divergences politiques. Elle supposera de distinguer les besoins opérationnels des contentieux diplomatiques. « Les deux blocs ont compris qu’il faut mettre de côté les divergences et travailler sur les points de convergence, notamment la lutte contre le terrorisme », relève Abdoulaye Tamboura. Reste à traduire cet intérêt commun en procédures durables.

Du renseignement à la coordination

Une première étape pourrait être le rétablissement de canaux sécurisés entre États-majors et services de renseignement. Dans une analyse publiée en mars, l’Institut d’études de sécurité recommande des communications permanentes pour relancer le partage d’informations et la synchronisation des opérations transfrontalières.

Des officiers de liaison, des procédures communes d’alerte et des règles de confidentialité permettraient de partager les informations utiles aux opérations. L’Union africaine pourrait faciliter ces échanges. Des accords précis devraient encadrer les poursuites transfrontalières, l’utilisation de l’espace aérien et la protection des civils.

Mise en activité en décembre 2025, la Force unifiée de l’AES dispose d’un État-major à Niamey. Le Président nigérien Abdourahamane Tiani a indiqué le 25 juillet qu’elle comptait 5 000 militaires et que la planification prévoyait de porter progressivement cet effectif à 18 000 hommes.

La future Brigade antiterroriste de la CEDEAO devait initialement reposer sur 1 650 soldats. La feuille de route révisée à Lungi prévoit une montée en puissance jusqu’à une pleine capacité opérationnelle en juillet 2027. Son siège doit être choisi après consultation de la Côte d’Ivoire, du Ghana et du Nigeria.

La coopération ne nécessitera pas forcément un commandement unique. Elle pourra s’appuyer sur une cellule de planification, une cartographie commune de la menace, des opérations synchronisées et des protocoles destinés à prévenir les incidents aux frontières.

Abdoulaye Tamboura propose « un État-major conjoint, des entraînements communs et, à terme, des brigades mixtes ». Selon lui, l’expérience combattante des forces de l’AES pourrait bénéficier aux armées côtières.

Un tel dispositif devra surmonter la méfiance, les divergences de doctrine, les contraintes financières et les questions de souveraineté. La CEDEAO a demandé le règlement des prélèvements communautaires impayés afin de financer sa force. L’enjeu consiste désormais à empêcher la séparation institutionnelle des deux organisations de devenir une brèche supplémentaire exploitée par les groupes armés.

Mohamed Kenouvi

Anéfis : la victoire est militaire, la guerre est ailleurs

Le 4 juillet 2026, à l’aube, une coalition du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaïda, et du Front de libération de l’Azawad attaque simultanément Anéfis, Gao, Aguelhok, Sévaré et Kéniéroba. Les assaillants s’emparent de la ville d’Anéfis dans la journée. Mais le camp militaire, tenu par les Forces armées maliennes et le contingent russe d’Africa Corps, refuse de céder. Encerclé, bombardé, pilonné par des drones, il tient.

Tout ce qui suit découle de ce refus, et il faut le dire sans réserve : c’est une victoire. Mais une victoire ne dispense pas de comprendre la guerre qu’elle vient d’interrompre. Et cette guerre ne se joue déjà plus là où nous la regardons.

LA BATAILLE S’EST DÉCIDÉE SUR LA ROUTE

Reprenons la séquence, telle qu’elle est établie par les correspondants de RFI sur place, par l’AFP et par les communiqués successifs de l’État-major général des armées.

Une fois le siège installé, l’adversaire n’a pas cherché à emporter le camp de vive force. Il a reporté son effort sur l’axe venant de Gao, c’est-à-dire sur ce qui pouvait sauver la garnison. Un premier convoi de renfort est engagé le 5 juillet : il est stoppé dans la zone de Tabrichat. Un second part dans la nuit du 7 au 8 juillet, subit une attaque de grande intensité vers Tabankort le 9, et parvient à Anéfis dans la nuit du 9 au 10. Entre-temps, le 8, les soldats maliens sortent du camp et reprennent pied dans la ville, où ils se filment, drapeau à la main.

La ville a changé de mains deux fois en moins d’une semaine. Ce n’est donc pas elle qui a décidé de l’issue. Ce qui a décidé, c’est le convoi : sa capacité à passer, et l’entêtement de l’adversaire à l’en empêcher. La bataille d’Anéfis s’est jouée sur les cent kilomètres de piste qui séparent Anéfis de Gao.

Un fait mérite d’être relevé ici, parce qu’il ruine un récit. Ce convoi ne comptait pas seulement des soldats maliens et le contingent russe : des combattants touaregs du GATIA et du MSA y participaient. Des hommes du Nord se sont battus pour que le Nord reste malien. Cette guerre n’oppose pas Bamako aux Touaregs, et ceux qui le prétendent, à Kidal comme dans certaines rédactions étrangères, le savent parfaitement.

CE QUE NOTRE ÉTAT-MAJOR A DÉSIGNÉ

L’adversaire a donc fait de la route sa cible. Le plus remarquable est que notre état-major, de son côté, désigne le même centre de gravité.

Invité du journal télévisé de l’ORTM, le chef d’état-major général des armées, le général de division Elysée Jean Dao, a présenté l’opération comme poursuivant deux objectifs : ravitailler les unités déployées à Anéfis, et détruire les principaux moyens de combat des groupes armés. Il a inscrit la bataille dans une stratégie de réduction des capacités adverses, appelée à se poursuivre sur l’ensemble du territoire.

Ravitailler et détruire des moyens : ni l’un ni l’autre ne se mesure en kilomètres carrés. L’objet de cette guerre n’est pas le sol, c’est le matériel et son acheminement. Les assaillants frappent nos convois pour asphyxier nos garnisons ; nos forces détruisent leurs véhicules pour user leur capacité de manœuvre. Des deux bouts du champ de bataille, un même constat : ce n’est pas le terrain qui décide, c’est la logistique.

On m’opposera Kidal, et l’objection mérite d’être traitée. Depuis avril 2026, l’adversaire tient la ville : il prend donc du territoire, et il le garde. Mais qu’en a-t-il fait ? Rien, sinon une base d’où partir vers autre chose. Il ne l’administre pas, il n’y élève pas d’État, il n’y produit rien. Une ville, entre ses mains, ne vaut pas comme territoire : elle vaut comme point d’appui pour couper des axes, et la preuve en est qu’il a marché sur Anéfis, c’est-à-dire sur le verrou de la route qui monte vers Kidal. Le territoire est son moyen ; le flux est sa fin.

Reste à savoir de quoi le flux, lui, est le moyen. Car couper une route n’est pas davantage une fin en soi. C’est ici que la stratégie de l’adversaire apparaît dans son entier, et elle n’est pas militaire.

LE MONOPOLE DE L’ORDINAIRE

En septembre 2025, le JNIM interdit les importations de carburant vers le Mali et s’attaque systématiquement aux camions-citernes venant du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. Des centaines de citernes sont incendiées. Dans un pays enclavé qui importe par la route la quasi-totalité de son carburant, l’effet est immédiat : files de trois jours devant les stations de Bamako, coupures d’électricité, moissons compromises, pénuries alimentaires. Et le 26 octobre, le ministre de l’Éducation nationale, Amadou Sy Savané, annonce à la télévision la suspension des cours dans toutes les écoles et universités du pays, du 27 octobre au 9 novembre : faute de carburant, les enseignants ne peuvent plus se déplacer.

Il faut mesurer ce qui s’est produit ce jour-là. Le JNIM a fermé toutes les écoles du Mali sans entrer dans une seule salle de classe, sans tenir un seul quartier de Bamako, en brûlant des camions sur les routes de Dakar et d’Abidjan. Or fermer les écoles d’un pays n’est pas un acte terroriste : c’est un acte souverain, une prérogative d’État. Ce jour-là, deux autorités décidaient si les enfants maliens iraient en classe.

Voilà la guerre qui nous est faite, et elle n’est ni une guerre de conquête ni même une guerre des routes. Les routes ne sont qu’un moyen. L’adversaire ne cherche pas à prendre le Mali : il cherche à priver l’État malien du monopole de l’ordinaire. Il n’attaque pas la souveraineté par le drapeau, il l’attaque par le quotidien. Le plein d’essence. Le camion qui livre. L’instituteur qui rejoint son poste. L’enfant qui va à l’école.

Le calcul est limpide, et il n’a rien de militaire. Un État qui ne garantit plus le banal perd d’abord la confiance, puis la patience de son peuple. Ce que vise l’adversaire, c’est l’exaspération : la file d’attente, la rentrée annulée, le prix du mil qui monte. Il ne peut pas gagner une bataille rangée, Anéfis vient de le lui rappeler. Alors il travaille à rendre le pays ingouvernable assez longtemps pour que la lassitude fasse ce que ses armes ne peuvent pas faire : une instabilité durable, ou une rupture politique.

D’où la formule qui décrit le plus exactement notre situation : un État dont chaque acte banal exige une opération militaire a déjà perdu une part de sa souveraineté, même s’il tient toutes ses villes. Car la souveraineté réelle n’est pas une couleur sur une carte : c’est la capacité de rendre la vie ordinaire à nouveau ordinaire.

LA QUESTION QUI DÉCIDERA DE LA SUITE

Si tel est l’objectif adverse, alors la question de l’après-Anéfis se pose en deux temps.

Le premier est militaire, et il tient à la reconstitution. Une coalition qui aligne des blindés, des pièces d’artillerie, des drones et des centaines de véhicules ne fabrique rien de tout cela : elle le reçoit. Il existe donc, en amont de chaque véhicule détruit à Anéfis, une chaîne de financements, de sanctuaires, de corridors et de marchés d’armes. Détruire le stock est nécessaire ; tarir la source est ce qui rend la destruction décisive. Une stratégie d’usure sans stratégie d’interdiction de la reconstitution revient à vider une baignoire dont le robinet reste ouvert.

Le second n’est pas militaire, et c’est le plus important : à quelle vitesse l’État reprend-il le monopole de l’ordinaire ? Cela se mesure, et cela ne figure dans aucun communiqué. Le prix, le délai et l’escorte nécessaires pour qu’un camion aille de Gao à Anéfis, ou d’Abidjan à Bamako. Le nombre d’écoles ouvertes, non pas décrétées ouvertes, mais où les maîtres arrivent et où les enfants viennent. Le nombre de marchés hebdomadaires qui se tiennent. Voilà les chiffres qui disent la souveraineté telle qu’elle se vit. Ce sont eux qu’il faudrait publier.

CE QUE NOUS DEVONS À CEUX QUI ONT TENU

Il faut, pour finir, revenir à ceux par qui tout cela tient. Plusieurs jours durant, des hommes ont défendu un camp encerclé, sous les drones et l’artillerie, face à un adversaire supérieur en nombre, sans savoir si le secours arriverait. D’autres ont pris la route pour eux, en connaissant les mines, les embuscades et les véhicules piégés qui les attendaient. Certains ne sont pas revenus. Le pays leur doit davantage qu’une image partagée : il leur doit la mémoire de leurs noms, le soin de leurs blessés, la dignité de leurs familles. Le courage d’Anéfis n’est pas un slogan. Il a un prix, et il a été payé.

Mais ce sacrifice appelle une contrepartie, et cette contrepartie n’est pas militaire. Le soldat escorte le carburant ; il ne peut pas faire que le carburant n’ait plus besoin d’escorte. Il tient la route ; il ne peut pas la construire. Il reprend une localité ; il ne peut pas y rouvrir l’école, y installer un juge, y ramener un dispensaire. Il détruit les véhicules de l’ennemi ; il ne peut pas tarir les circuits qui les remplaceront.

Voilà la part qui n’est pas la leur. Elle a des noms précis : l’État civil, qui doit revenir là où le drapeau tient ; les travaux publics et le budget, qui font les routes et les rendent praticables ; la diplomatie, qui négocie nos corridors d’importation avec nos voisins et qui doit assécher l’armement de l’ennemi à la source ; l’école, enfin, qui décide de ce que le Mali sera dans vingt ans.

L’objectif national n’est donc ni une carte ni un communiqué. Il porte un nom que nul n’ose écrire parce qu’il paraît trop humble : la reconquête de la normalité.

Nos soldats ont fait leur part, et bien au-delà. Il reste à savoir si le reste du Mali fera la sienne.

Oumar Sidibé est docteur en relations internationales et auteur de plusieurs travaux sur le Sahel, la sécurité et la gouvernance.

69e sommet de la CEDEAO : nouvelle gouvernance et relance de l’intégration ouest-africaine

Réunis le 19 juillet 2026 en Sierra Leone, les dirigeants de la CEDEAO ont renouvelé la direction de l’organisation et défini plusieurs priorités régionales. Sécurité collective, intégration économique, infrastructures énergétiques et rapprochement politique ont dominé un sommet marqué par la montée en responsabilité du Sénégal.

Le 69e sommet ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest s’est achevé dimanche à Lungi, près de Freetown, dans un contexte particulièrement sensible pour l’organisation régionale.

La CEDEAO doit aujourd’hui composer avec la progression du terrorisme, l’instabilité politique, les difficultés économiques, la méfiance d’une partie des opinions publiques et le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger. Réduite à douze États membres, elle cherche à restaurer son autorité, à renforcer son efficacité et à démontrer que l’intégration régionale peut encore produire des résultats concrets pour les populations.

Le sommet avait été précédé par plusieurs réunions ministérielles consacrées à la situation politique et sécuritaire, aux finances de la Communauté, aux projets économiques régionaux et à la réforme des institutions. La Sierra Leone a également inauguré un dépôt logistique destiné à soutenir les opérations de paix, les interventions humanitaires et les futures missions de la Force en attente de la CEDEAO.

Une nouvelle direction marquée par la montée en puissance du Sénégal

La principale décision du sommet a été la désignation du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye à la tête de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement. Il succède au président sierra-léonais Julius Maada Bio et devient, pour la durée de son mandat, le principal représentant politique de la CEDEAO.

Cette fonction lui confère un rôle central dans la médiation entre les États membres, la gestion des crises régionales, la recherche de compromis et la représentation internationale de l’organisation. Bassirou Diomaye Faye devra notamment contribuer au rétablissement de la confiance entre les capitales ouest-africaines et maintenir les voies du dialogue avec les pays de l’Alliance des États du Sahel.

Le Sénégal a obtenu une seconde responsabilité majeure avec la nomination du général d’armée Birame Diop à la présidence de la Commission de la CEDEAO. Ancien chef d’état-major général des armées et ancien ministre sénégalais des Forces armées, il doit entrer en fonction le 1er septembre 2026 pour un mandat allant jusqu’en 2030.

La Commission constitue l’organe administratif et exécutif permanent de la Communauté. Elle prépare les politiques régionales, coordonne les programmes communs et assure le suivi des décisions prises par les chefs d’État. La présence simultanée de Bassirou Diomaye Faye à la tête de la Conférence et de Birame Diop à la direction de la Commission place le Sénégal dans une position exceptionnelle.

Cette double responsabilité représente une réussite diplomatique pour Dakar, mais elle s’accompagne surtout d’une forte obligation de résultats. Le Sénégal sera attendu sur sa capacité à rapprocher les États, à renforcer la crédibilité de la CEDEAO et à donner une traduction concrète aux engagements pris à Freetown.

Le sommet a également été marqué par la première participation de Mamadi Doumbouya en qualité de président d’un État membre pleinement réintégré dans les instances décisionnelles de l’organisation.

La Guinée n’avait jamais juridiquement quitté la CEDEAO, mais elle avait été suspendue après le coup d’État du 5 septembre 2021. La levée des sanctions et sa réintégration institutionnelle au début de l’année 2026 ont permis au président guinéen de siéger à Freetown comme représentant d’un État membre à part entière, et non comme simple invité.

Sa présence symbolise le retour de Conakry dans le cercle politique régional après plusieurs années de transition et de relations tendues avec l’organisation.

La participation du président mauritanien Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani répondait à une logique différente. La Mauritanie, qui s’est retirée de la CEDEAO en 2000, n’est pas redevenue membre de la Communauté. Son chef de l’État a pris part aux travaux en qualité d’invité d’honneur.

Cette invitation s’inscrit dans le cadre du rapprochement engagé depuis l’accord d’association conclu en 2017 entre la Mauritanie et la CEDEAO. Elle traduit aussi la volonté de l’organisation de renforcer le dialogue avec un pays stratégique situé entre le Maghreb, le Sahel et l’espace atlantique ouest-africain.

La présence conjointe de la Guinée et de la Mauritanie a ainsi donné au sommet une dimension politique particulière. Elle a illustré à la fois le retour d’un État membre suspendu et l’ouverture de la CEDEAO vers un ancien membre devenu partenaire extérieur.

Sécurité, intégration économique et gazoduc au cœur des priorités régionales

Outre des changements de gouvernance, le sommet a accordé une place importante à la sécurité régionale. Les dirigeants ont réaffirmé leur volonté de renforcer le partage du renseignement, la coopération militaire, la diplomatie préventive et les mécanismes d’alerte précoce.

La mise en capacité de la Force en attente de la CEDEAO et le projet de création d’une force régionale antiterroriste demeurent au centre des discussions. L’objectif est de permettre à l’organisation de mieux répondre aux attaques des groupes armés, aux trafics transfrontaliers et aux crises susceptibles de déstabiliser plusieurs États.

La mise en œuvre de ces ambitions reste toutefois complexe. Une force réellement opérationnelle exige un financement durable, des effectifs disponibles, un commandement commun, des équipements adaptés et des règles d’engagement clairement définies. Elle suppose également une coopération avec le Burkina Faso, le Mali et le Niger, où se concentre une grande partie de la menace terroriste, malgré leur retrait de la CEDEAO.

L’inauguration du dépôt logistique de Lungi constitue dans ce domaine un résultat concret. Cette infrastructure doit faciliter le stockage et le déploiement de matériels nécessaires aux opérations de paix, aux missions humanitaires et aux interventions régionales.

Les chefs d’État ont également soutenu le Pacte pour l’avenir de l’intégration régionale, présenté comme une nouvelle feuille de route pour restaurer la confiance dans la CEDEAO et recentrer son action sur les attentes des populations.

Ce cadre couvre la transformation économique, la paix, la gouvernance démocratique, la science, la technologie, l’inclusion sociale, la réforme institutionnelle et le repositionnement géopolitique de l’Afrique de l’Ouest.

Il prévoit notamment de renforcer le commerce entre les États, de réduire les obstacles aux frontières, d’améliorer les infrastructures régionales, de développer un marché numérique commun et de créer davantage d’opportunités pour les femmes et les jeunes.

La libre circulation des personnes et des marchandises reste l’un des principaux tests de crédibilité de l’organisation. Malgré les textes communautaires, les voyageurs, les transporteurs et les commerçants continuent de faire face à des contrôles multiples, à des prélèvements informels et à de nombreuses lenteurs administratives.

Pour les citoyens, la réussite de l’intégration se mesurera moins au nombre de sommets organisés qu’à la possibilité de franchir les frontières sans tracasseries, de travailler dans un autre pays, de transférer de l’argent à moindre coût ou de commercialiser des produits dans l’ensemble de l’espace communautaire.

L’un des principaux résultats économiques du sommet a été la signature de l’accord intergouvernemental relatif au Gazoduc africain atlantique. Ce projet doit relier le Nigeria au Maroc en longeant la façade atlantique et en desservant plusieurs États d’Afrique de l’Ouest.

Le futur corridor énergétique pourrait améliorer l’accès au gaz, alimenter les centrales électriques et les industries, soutenir la production d’engrais et favoriser les investissements régionaux. Des raccordements pourraient également permettre aux pays enclavés de bénéficier du projet.

La signature de l’accord constitue une étape politique et juridique importante, mais elle ne signifie pas que la construction commencera immédiatement. Le financement, les études techniques et environnementales, les conditions d’exploitation et la sécurisation du tracé doivent encore être précisés.

Le sommet a par ailleurs réaffirmé l’attachement de la CEDEAO à l’ordre constitutionnel, à l’État de droit, aux droits humains et au rejet des changements anticonstitutionnels de gouvernement.

L’organisation reste néanmoins attendue sur l’application équitable de ces principes. Une partie croissante des populations lui demande de ne pas limiter son action aux coups d’État militaires, mais de s’intéresser également aux restrictions des libertés publiques, aux manipulations électorales et aux modifications constitutionnelles contestées.

Le Nigeria a aussi appelé à une position régionale contre les violences xénophobes et afrophobes visant des ressortissants du continent en Afrique du Sud. Cette question a été portée devant les dirigeants, même si aucune résolution autonome et détaillée n’avait encore été rendue publique à la clôture du sommet.

Le sommet de Freetown aura néanmoins fixé une direction claire. La CEDEAO entend renouveler sa gouvernance, renforcer sa capacité sécuritaire et relancer une intégration davantage tournée vers les besoins quotidiens des populations.

La réussite de cette nouvelle étape dépendra désormais de la capacité des dirigeants à transformer les déclarations en actions concrètes. Avec les deux principales responsabilités de l’organisation confiées à des Sénégalais, Dakar se retrouve en première ligne pour contribuer à cette transformation.

CEDEAO – AES : Les contours d’une coexistence régionale

À quelques jours du sommet du 19 juillet à Lungi, en Sierra Leone, les contacts entre l’AES, l’Union africaine et la Russie redessinent les rapports régionaux. Libre circulation, commerce et sécurité deviennent les terrains concrets d’une coexistence encore provisoire.

Cette 69ème session demeure un rendez-vous interne à la CEDEAO. Aucune rencontre officielle avec l’AES n’est annoncée. Le programme rendu public met en avant la paix, la gouvernance, le commerce et l’intégration, des dossiers liés aux rapports avec les voisins sahéliens.

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont officiellement quitté la Communauté le 29 janvier 2025. Pour prévenir une rupture, la CEDEAO a maintenu, « jusqu’à nouvel ordre », la reconnaissance des passeports, la circulation sans visa, les droits de résidence et d’établissement et le régime préférentiel des biens et services.

Le sommet suit plusieurs gestes diplomatiques récents. Les ministres de l’AES ont reçu Sergueï Lavrov à Niamey, Bamako et Alger ont rétabli leurs ambassadeurs et rouvert leurs espaces aériens, puis Mahmoud Ali Youssouf de l’UA a effectué une visite au Mali les 12 et 13 juillet.

Dégel

D’ailleurs, le communiqué Russie – AES du 8 juillet saluait la « dynamique positive du dialogue » avec la CEDEAO et l’Union africaine. Moscou confirmait aussi son soutien militaire et diplomatique à la Confédération. Toutefois, le partenariat russe n’exclut pas la reprise des contacts africains.

À Bamako, Mahmoud Ali Youssouf a qualifié ses échanges de « francs, approfondis et constructifs ». À sa sortie d’audience avec le chef de l’État, il a reconnu l’AES comme « une réalité du paysage régional » et plaidé pour le dialogue, le bon voisinage et une réponse collective au terrorisme.

Le dégel entre le Mali et l’Algérie complète ce tableau. Pour l’heure, aucun élément public n’établit une médiation russe. Le retour des canaux facilite les consultations, mais le contentieux du drone abattu et les divergences sur les groupes armés demeurent.

Passerelles

L’AES a déclaré son territoire sans visa pour les ressortissants de la CEDEAO et leur reconnaît les droits d’entrée, de circulation, de résidence et d’établissement. Ces décisions réciproques ont limité les perturbations, sans constituer encore un accord commun durable.

Pour les voyageurs et les opérateurs, les incertitudes concernent les contrôles, les assurances, les diplômes, la protection sociale, les titres de séjour et les documents de l’AES. Des réglementations divergentes compliqueraient des pratiques jusque-là encadrées par les protocoles communautaires.

L’économie impose aussi des passerelles. Les pays de l’AES, sans accès maritime, dépendent des corridors vers les ports côtiers. Les États littoraux profitent du transit et des débouchés sahéliens. Des écarts tarifaires ou douaniers augmenteraient les délais, les coûts de transport et les prix.

Sécurité

La coopération sécuritaire constitue le dossier le plus urgent. Groupes armés, trafics et réseaux criminels franchissent les frontières entre le Sahel et les pays côtiers. Le renseignement, les alertes précoces et la coordination locale restent nécessaires, malgré des doctrines militaires et des partenariats extérieurs différents.

Pourtant, la confiance politique demeure fragile. Les sanctions, la menace d’intervention militaire au Niger et les désaccords sur les transitions ont laissé des contentieux. Les autorités sahéliennes placent l’égalité souveraine, la non-ingérence et la reconnaissance de leur Confédération au centre de leurs relations extérieures.

Le dialogue ne possède pas encore de cadre conjoint stabilisé. En juin, des experts du Mali, du Burkina Faso et du Niger se sont réunis à Ouagadougou pour préparer une position commune avant de futures consultations avec la CEDEAO sur la sécurité, le commerce et la stabilité régionale.

Horizon

Lungi peut préciser la position des Douze et leur mandat pour les négociations futures. Des interlocuteurs désignés, un calendrier et des groupes techniques permettraient de passer des mesures unilatérales à des arrangements négociés sur la circulation, les échanges et la sécurité transfrontalière.

Les limites restent visibles. Le programme public du sommet ne garantit aucune décision spécifique sur l’AES. La visite de Mahmoud Ali Youssouf n’a été accompagnée d’aucune annonce levant la suspension du Mali par l’Union africaine. Le rapprochement entre Bamako et Alger a rétabli le dialogue sans régler les différends.

La recomposition régionale se joue moins dans un retour à l’ancienne CEDEAO que dans l’organisation d’une coexistence prévisible. Son contenu se mesurera aux garanties offertes aux citoyens, aux commerçants et aux transporteurs, ainsi qu’à la capacité des institutions séparées à coopérer face aux menaces communes, dans un cadre clairement défini et durable.

Burkina Faso : L’épargne de la diaspora finance les grands projets

Le premier « Diaspora Bond » burkinabè a mobilisé 151,5 milliards de francs CFA en un mois, dépassant nettement l’objectif fixé. L’opération transforme l’épargne des ressortissants établis à l’étranger et des investisseurs nationaux en ressources destinées à l’industrie, aux mines et aux infrastructures.

« L’Emprunt patriote » ne repose pas sur un don. Chaque souscripteur acquiert une obligation de l’État, rémunérée puis remboursée selon un calendrier établi. Lancée le 6 mai 2026, l’émission proposait des titres de 10 000 francs CFA, avec deux formules : 6,75% sur cinq ans et 6,85% sur sept ans. Les revenus sont exonérés d’impôts et le capital est amorti de manière constante. La souscription passait par une société de gestion et d’intermédiation.

Cette première phase visait 125 milliards de francs CFA sur un programme pluriannuel de 240 milliards. À sa clôture, le 6 juin, elle avait recueilli 151,5 milliards, soit 26,5 milliards de plus que prévu. Les ambassades, les consulats, une plateforme numérique et les intermédiaires financiers ont accompagné la mobilisation.

La documentation initiale annonçait notamment une zone franche agro-industrielle et la centrale hydroélectrique de Bagré Aval. Une usine d’engrais, des routes, des équipements énergétiques, des unités de valorisation des déchets et des logements sociaux figuraient aussi parmi les projets présentés.

Affectations

Le 6 juillet, le gouvernement a signé quatre conventions représentant 85 milliards de francs CFA. Quinze milliards doivent renforcer CIM Sahel, 30 milliards financer une nouvelle unité de SN BRAFASO à Bobo-Dioulasso et 40 milliards soutenir, par l’intermédiaire de la SOPAMIB, la relance des mines de Perkoa et de Taparko.

Le mécanisme convertit ainsi une partie de l’épargne disponible en financement à long terme. À la différence d’un transfert familial, l’argent est placé dans un instrument financier : l’État emprunte, le souscripteur devient créancier et perçoit un rendement en contrepartie du risque pris. Cette architecture peut réduire la dépendance à certains financements extérieurs, sans supprimer l’obligation de rembourser.

Le résultat constitue un succès de mobilisation, désormais suivi d’une première affectation. Il ne mesure encore ni l’exécution des conventions, ni les capacités industrielles créées, ni les emplois générés. L’impact productif se lira dans l’avancement des projets, la traçabilité des décaissements, la publication des résultats et le respect des échéances dues aux souscripteurs. Il faudra aussi préciser comment les 66,5 milliards restants seront engagés et articulés avec les projets initialement annoncés au public, de manière transparente.

Mohamed Kenouvi

Cinq ans de Transition : Abdoulaye Diop dresse le bilan diplomatique

À l’instar de ses collègues du gouvernement, Abdoulaye Diop, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, a présenté, mercredi 15 juillet, le bilan de ses cinq années à la tête de la diplomatie malienne. Cet exercice d’évaluation lui a permis de revenir sur les perspectives et les principales réalisations de son département, articulées autour de quatre axes majeurs. 

C’est devant un parterre de diplomates et de partenaires que le chef de la diplomatie a exposé les orientations de la politique extérieure conduite depuis 2021. Celle-ci s’articule, selon lui, autour de la souveraineté nationale, de la remise en cause des rapports de dépendance et d’un panafricanisme plus affirmé.

Le ministre a rappelé que la Transition s’est déroulée dans un contexte marqué par d’importants défis sécuritaires, politiques et diplomatiques. Face à cette situation, il estime que le gouvernement a renforcé l’engagement patriotique des Maliens, illustré notamment par la mobilisation populaire du 14 janvier 2022, organisée après les sanctions économiques et financières imposées au Mali par la CEDEAO et l’UEMOA. Il a également insisté sur le rôle joué par son département dans la défense des intérêts du pays.

« Pour cet exercice d’évaluation, nous devons garder à l’esprit que la diplomatie, pendant cette période de Transition, a constitué, aux côtés de l’armée, l’une des premières lignes de défense de notre pays », a-t-il soutenu.

En cinq ans, selon Abdoulaye Diop, le Mali a redéfini sa politique étrangère autour d’un paradigme décomplexé et pragmatique. Celui-ci vise à défendre la souveraineté, la dignité et l’autonomie stratégique du pays, notamment dans le domaine sécuritaire, sans rechercher l’isolement ni la confrontation. Guidée par ses trois principes clés et la recherche de partenariats « gagnant-gagnant » alignés sur les priorités nationales, l’action diplomatique malienne reste profondément ancrée dans l’idéal panafricain, a-t-il estimé. Cette orientation s’est notamment matérialisée par la création de l’Alliance des États du Sahel en 2023, puis de la Confédération AES le 6 juillet 2024, parallèlement au retrait effectif du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO le 29 janvier 2025.

Un bilan articulé autour de quatre axes majeurs

Le premier axe concerne une diplomatie offensive et lisible, fondée sur trois principes cardinaux : le respect de la souveraineté du Mali, celui de ses choix souverains et la défense des intérêts du peuple malien. Selon le ministre, cette doctrine a permis au pays de mieux faire entendre ses positions sur la scène internationale et de développer des partenariats fondés sur le respect mutuel.

« Aujourd’hui, nous nous réjouissons qu’après un début souvent marqué par l’incompréhension, une vaste majorité de nos partenaires adhèrent à ces principes édictés », a-t-il déclaré, rappelant que ces principes, bien que définis par le Mali, ont vocation à s’appliquer à tous les États.

Le deuxième axe met en avant une diplomatie au service de la sécurité et du développement. Abdoulaye Diop a affirmé que le Mali avait diversifié ses partenaires afin de renforcer les capacités des Forces armées et de promouvoir un développement reposant davantage sur les ressources nationales. Il a également insisté sur la recherche d’accords prévoyant la formation, le partage d’expertise et le transfert de technologies.

Le troisième volet est consacré à une diplomatie innovante, marquée par la promotion de la culture comme instrument d’influence internationale, la lutte contre la désinformation et une communication diplomatique plus active. Parmi les avancées citées figurent l’élection du Mali au Comité intergouvernemental de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO pour la période 2026-2030 et la valorisation du patrimoine national. Abdoulaye Diop s’est également félicité de la proclamation, en 2023, de la Journée internationale de la langue soninké, une initiative soutenue par plusieurs États concernés par cet espace culturel et célébrée pour la première fois au siège de l’UNESCO le 25 septembre 2024.

« Nous sommes en train de travailler à développer une stratégie de diplomatie culturelle. Nous considérons la valorisation du patrimoine culturel comme un outil de soft power extrêmement important, qui peut permettre à notre pays de ne pas seulement faire parler de lui à travers les attaques, les attentats, les problèmes de sécurité ou les questions de pauvreté, mais de changer la conversation dans ce domaine », a déclaré le ministre.

Le quatrième et dernier volet met l’accent sur le renforcement des relations avec plusieurs partenaires stratégiques, notamment la Russie, la Chine et la Turquie, ainsi qu’avec des pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. La création de l’Alliance des États du Sahel, devenue la Confédération des États du Sahel, est présentée par Abdoulaye Diop comme l’une des principales réalisations diplomatiques de la Transition.

« Nous avons développé des liens solides avec les pays et les peuples africains qui partagent notre vision de souveraineté et d’émancipation réelle », a-t-il soutenu.

Le ministre a conclu en assurant que cette nouvelle orientation stratégique vise à préserver durablement les intérêts supérieurs du Mali, tout en maintenant le pays ouvert au reste du monde et à des coopérations conformes aux priorités définies par les autorités nationales.

Joseph Amara Dembélé

Force unifiée de l’AES : un statut pour encadrer les opérations communes

Les 9 et 10 juillet 2026 à Ouagadougou, les ministres de la Défense du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont consolidé le cadre juridique applicable aux troupes confédérales. Cette structuration accompagne une force déjà opérationnelle, dont l’état-major intégré et le poste de commandement sont installés à Niamey et appelée à accroître ses effectifs comme ses capacités d’intervention.

Après une réunion préparatoire des experts militaires le jeudi 9 juillet, les ministres chargés de la Défense de la Confédération des États du Sahel se sont retrouvés le lendemain à Ouagadougou autour du statut de la Force unifiée. Les travaux ont réuni le général de division Célestin Simporé pour le Burkina Faso, le général d’armée Salifou Mody pour le Niger et le général de division Oumar Diarra, ministre délégué chargé de la Défense du Mali.

Leur principal dossier portait sur l’accord définissant les droits, les obligations, les protections et les responsabilités des personnels appelés à servir au sein de cette force multinationale. Présenté comme le dernier texte nécessaire pour compléter son architecture juridique, il doit fournir des règles communes aux contingents issus de trois armées nationales et faciliter leur engagement sur l’ensemble du territoire confédéral.

Les trois ministres ont également été reçus par le capitaine Ibrahim Traoré, président du Faso et président en exercice de la Confédération. Selon Célestin Simporé, cette réunion s’inscrit dans la mise en œuvre de la feuille de route de l’An II de l’AES et dans le renforcement des capacités humaines, matérielles et opérationnelles de la Force unifiée.

Des règles communes pour les contingents

Le statut examiné à Ouagadougou intervient au moment où la Force unifiée passe d’une coopération militaire fondée sur des décisions politiques et des opérations coordonnées à une organisation permanente. Pour les militaires déployés hors de leur pays d’origine, ce cadre fixe leur position au sein de la structure commune, les obligations liées à leur mission et les protections attachées à leur engagement.

Il doit aussi harmoniser l’action de troupes soumises, à l’origine, à trois législations et à trois chaînes administratives nationales. La force pourra ainsi employer des unités burkinabè, maliennes et nigériennes sous des règles partagées, tout en maintenant les engagements souverains de chaque État. Le ministère burkinabè de la Défense présente ce dispositif comme une condition de la légalité, de l’interopérabilité et de l’efficacité des opérations conjointes.

Derrière les formulations juridiques, le texte concerne donc directement la vie des personnels sur le terrain. Il détermine le cadre dans lequel un soldat envoyé au-delà de sa frontière nationale reçoit ses ordres, accomplit sa mission et engage sa responsabilité au sein d’un dispositif confédéral.

De 5 000 à 15 000 hommes

La première configuration rendue publique en janvier 2025 prévoyait un effectif de 5 000 hommes. Le ministre nigérien de la Défense, Salifou Mody, avait alors annoncé une force disposant de son propre personnel, de moyens terrestres, de capacités de renseignement et d’un système autonome de coordination, avec la possibilité d’intervenir partout dans l’espace AES.

Les réunions des chefs d’état-major organisées en avril 2026 à Ouagadougou ont ensuite fait apparaître un objectif de 15 000 hommes à terme. Cette évolution traduit le passage d’un premier noyau opérationnel à un format plus large, destiné à assurer des déploiements simultanés sur plusieurs théâtres et à soutenir des opérations d’une durée plus importante. Le chiffre correspond à une cible de montée en puissance, distincte du volume de troupes effectivement engagé à une date précise.

Les responsables militaires ont aussi travaillé sur les règles d’engagement, le service en campagne et les budgets de fonctionnement. Le statut étudié en juillet complète ainsi des documents opérationnels déjà examinés par les états-majors au cours des mois précédents.

Niamey au centre du commandement

L’état-major de la Force unifiée est installé à Niamey. Ce choix place le commandement dans la zone centrale de l’espace formé par les trois États et à proximité du Liptako-Gourma, région frontalière où se concentrent une partie importante des opérations contre les groupes armés.

Depuis le 19 juin 2026, la force est commandée par le général de brigade malien Makan Alassane Diarra. Il a pris ses fonctions lors d’une cérémonie organisée sur la Base aérienne 101 de Niamey, sous la présidence du chef d’état-major des armées du Niger, représentant le Comité des chefs d’état-major de la Confédération. Il a succédé au général Daouda Traoré, premier commandant de la structure.

Cette passation, intervenue moins d’un mois avant la réunion ministérielle de Ouagadougou, a accompagné la consolidation du commandement. La Force unifiée dispose désormais d’un état-major permanent, d’un responsable opérationnel et d’un projet de statut applicable à ses personnels.

Une construction engagée en 2023

La création de la force découle de la Charte du Liptako-Gourma, signée le 16 septembre 2023 par le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Ce traité a établi une architecture de défense collective et d’assistance mutuelle, avec l’engagement de lutter ensemble contre le terrorisme, la criminalité organisée et les atteintes à l’intégrité territoriale des États membres.

La Charte prévoit qu’une agression visant l’un des États engage l’assistance des deux autres, y compris par l’emploi de la force armée. Elle confie également aux membres la création des organes et mécanismes nécessaires à la mise en œuvre de cette solidarité militaire.

L’Alliance a été transformée en Confédération le 6 juillet 2024 à Niamey. Le 23 décembre 2025 à Bamako, les trois gouvernements ont signé des protocoles additionnels consacrés à la défense, à la sécurité, à la diplomatie, au développement et au fonctionnement des sessions parlementaires confédérales. Ces textes précisent les compétences exercées au niveau commun et les mécanismes de pilotage des actions collectives.

Trois jours auparavant, le 20 décembre 2025, le président Assimi Goïta avait remis son étendard à la Force unifiée à Bamako, marquant son entrée officielle en activité. Le général Daouda Traoré avait alors été installé à la tête de la nouvelle structure militaire.

Un modèle distinct du G5 Sahel

La Force unifiée se développe après le retrait progressif des trois États du cadre militaire du G5 Sahel. Le Mali avait quitté l’organisation et sa force conjointe en 2022, suivi par le Burkina Faso et le Niger en 2023. L’ancien dispositif associait également la Mauritanie et le Tchad et reposait sur des secteurs d’opérations principalement concentrés autour des frontières.

Le modèle retenu par l’AES repose sur un commandement intégré et sur la possibilité de déployer les unités dans la totalité des territoires burkinabè, malien et nigérien. La Force conjointe du G5 Sahel fonctionnait, pour sa part, dans des fuseaux géographiques déterminés, avec des droits de poursuite transfrontalière limités.

Le financement suit également un mécanisme confédéral. La Charte fondatrice attribue cette responsabilité aux États membres. Depuis mars 2025, un prélèvement de 0,5 % sur certaines importations provenant de pays tiers alimente les institutions, projets et programmes communs de l’AES, parmi lesquels figure la montée en puissance de la force.

Des opérations déjà coordonnées

Avant même la remise de l’étendard, les trois armées avaient acquis une expérience commune à travers des opérations synchronisées et des exercices multinationaux. Les opérations Yéréko 1 et Yéréko 2 ont été conduites entre 2024 et 2025 dans la région des trois frontières. L’exercice Taha Nakal, organisé au centre de formation des forces spéciales de Tillia, au Niger, a également permis de travailler sur la coordination des unités et des commandements.

Le statut adopté à Ouagadougou doit désormais donner une base permanente à ces pratiques. Il accompagne le passage d’opérations ponctuellement coordonnées à une capacité commune susceptible d’être mobilisée à tout moment sous une même autorité opérationnelle.

La réunion s’est tenue dans un environnement marqué par de nouvelles attaques au Mali et par le renforcement récent de la coopération militaire entre l’AES et la Russie. Devant le président Ibrahim Traoré, Célestin Simporé a évoqué la préparation à un conflit de longue durée et de haute intensité, tout en présentant la Force unifiée comme le fer de lance de la réponse confédérale.

Après l’installation de son état-major, le lancement officiel de ses activités et le renouvellement de son commandement, la Force unifiée complète ainsi son organisation par un statut commun. Les décisions prises à Ouagadougou doivent permettre aux contingents du Burkina Faso, du Mali et du Niger d’opérer sous les mêmes règles dans l’ensemble de l’espace confédéral.

Confédération AES : Deux ans après, l’heure du concret

Vingt-quatre mois après sa création officielle, la Confédération des États du Sahel poursuit sa structuration autour de trois priorités : défense, diplomatie et développement. Si plusieurs réalisations marquent son parcours, les ambitions affichées sont confrontées à des défis institutionnels, sécuritaires et économiques.

Née le 6 juillet 2024 à Niamey de la volonté du Mali, du Burkina Faso et du Niger, la Confédération AES célèbre son deuxième anniversaire dans un contexte où ses dirigeants revendiquent une coopération renforcée. Créée moins d’un an après l’Alliance des États du Sahel, fondée le 16 septembre 2023 face aux défis sécuritaires, elle entend dépasser l’alliance de défense pour bâtir un espace d’intégration politique, économique et diplomatique.

À l’occasion de cette commémoration, le Président en exercice, le Capitaine Ibrahim Traoré, a salué « une étape décisive » dans l’histoire des trois États membres. « Deux années plus tard, cette date est devenue bien plus qu’un anniversaire institutionnel. Elle symbolise désormais l’espérance d’une renaissance africaine », a-t-il déclaré le 5 juillet 2026 aux populations du Mali, du Burkina Faso et du Niger.

Une intégration qui prend forme

En deux ans, la Confédération s’est dotée de ses premiers instruments communs. Après une première année sous la présidence du Général d’armée Assimi Goïta, le Capitaine Ibrahim Traoré a pris le relais en décembre 2025 avec une feuille de route axée sur la consolidation des acquis.

Sur le plan sécuritaire, les trois États ont poursuivi le rapprochement de leurs forces armées, à travers des opérations coordonnées contre les groupes armés terroristes. La Force unifiée de l’AES, composée d’environ 5 000 militaires, s’inscrit dans cette mutualisation des moyens, du renseignement et de la coopération transfrontalière.

Pour le journaliste et analyste politique Alexis Kalambry, l’une des avancées majeures réside dans cette coopération militaire intégrée. « On a domestiqué la formation des États-majors. Les Écoles de guerre sont désormais créées chez nous, avec des formations adaptées à nos réalités. À cela s’ajoutent la mutualisation des équipements et des renseignements et une confiance accrue entre les armées », souligne-t-il. Selon lui, « l’AES, en termes militaire et sécuritaire, a obtenu plus que l’intégration des peuples ».

Parallèlement au volet sécuritaire, la coopération s’est élargie aux domaines diplomatique et économique. Les trois pays ont multiplié les positions communes, tout en poursuivant la mise en place d’outils d’intégration comme le passeport confédéral, la Banque confédérale d’investissement et de développement ou une chaîne de télévision et une radio communes.

Mais la structuration institutionnelle reste incomplète. Le Collège des chefs d’État et le Conseil des ministres confédéral constituent les principaux cadres de décision, tandis qu’un Parlement confédéral est en gestation. En revanche, l’AES ne dispose pas encore d’un Secrétariat général confédéral clairement visible et opérationnel. Or cette structure est l’épine dorsale d’une organisation régionale. Elle assure la mémoire institutionnelle, le suivi des décisions, la conservation des actes, la coordination technique et la continuité administrative au-delà des présidences tournantes.

Sans cet outil permanent, la Confédération risque de dépendre surtout de l’impulsion politique des chefs d’État et des réunions ministérielles. L’intégration se mesure aussi à la capacité de transformer les décisions en programmes suivis, documentés et évalués.

Des ambitions à concrétiser

Pour l’économiste Abdoulaye N’Tigui Konaré, ces deux premières années ont surtout permis de poser les fondements d’un projet d’intégration. « Les orientations affichées sont ambitieuses et répondent à des préoccupations réelles de souveraineté et de développement. Toutefois, le véritable succès se mesurera à travers des résultats concrets comme l’augmentation des échanges intra-AES, la création d’emplois, l’amélioration de la production industrielle et agricole ou encore la progression des investissements », analyse-t-il.

À ses yeux, la priorité consiste maintenant à transformer la volonté politique en performances économiques durables. Les défis concernent le financement des projets, la sécurité, les infrastructures communes, l’harmonisation des réglementations, la facilitation des échanges commerciaux et le maintien d’un dialogue constructif avec les partenaires régionaux et internationaux.

Deux ans après sa création, la Confédération AES entre dans une phase plus exigeante. Après le temps de l’affirmation politique et les premiers outils communs, l’enjeu est de donner un contenu concret à l’intégration annoncée, avec des résultats visibles sur la sécurité, l’économie, les institutions et les conditions de vie des populations.

Mohamed Kenouvi

Sécurité routière : l’Afrique cherche une réponse coordonnée

L’Afrique reste la région du monde la plus exposée aux décès routiers. Les dernières données continentales estiment à plus de 259 000 le nombre de morts sur les routes en 2021, soit près du quart du bilan mondial, alors que le continent possède une part limitée du parc automobile.

Cette mortalité frappe d’abord les usagers les plus vulnérables. Piétons, motocyclistes et cyclistes représentent plus de la moitié des décès recensés. Les piétons comptent à eux seuls près d’un tiers des victimes, dans des villes où trottoirs, passages protégés, éclairage et transports collectifs restent souvent insuffisants.

Les causes se répètent d’un pays à l’autre. Vitesse, surcharge, fatigue des chauffeurs, non-respect du code, faiblesse des contrôles, importation de véhicules vétustes, routes dégradées et absence d’aires de repos rendent les déplacements dangereux, surtout sur les grands corridors régionaux.

En Afrique de l’Ouest, ces facteurs pèsent sur les axes interétatiques comme Bamako-Dakar, où transport de passagers, camions, deux-roues et véhicules particuliers partagent des routes très sollicitées. Au Sénégal, l’Agence nationale de sécurité routière évoque en moyenne 5 200 accidents par an, 745 décès et 8 500 blessés graves, pour un coût économique estimé à 163 milliards de francs CFA.

Réponses communes

La réponse ne peut plus rester seulement nationale. Les États cherchent à harmoniser les règles, les sanctions, les contrôles et la collecte de données. La CEDEAO travaille sur la gouvernance des transports, tandis que l’Union africaine a soutenu la création, en 2018, de l’Observatoire africain de la sécurité routière.

Cet observatoire vise à améliorer la qualité des statistiques, longtemps fragilisées par les écarts entre bilans officiels, données policières, données hospitalières et estimations internationales. Selon le SSATP, moins de la moitié des pays africains disposent de bases nationales opérationnelles sur les accidents, et seuls 23 utilisent la définition internationale de la mortalité à 30 jours.

Des réponses nationales se structurent aussi. Le Burkina Faso a validé une stratégie 2026-2030, avec l’objectif de réduire d’au moins 50 % les décès routiers d’ici 2030, après une moyenne annuelle de 23 107 accidents, 14 867 blessés et 1 091 morts entre 2020 et 2024.

La sécurité routière devient ainsi un chantier africain commun. Elle exige des données fiables, des routes mieux conçues, des véhicules contrôlés, des conducteurs formés et des sanctions appliquées avec constance.

AES – CEDEAO : Le dialogue se prépare

Les futures négociations entre la Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) prennent forme. Si leur calendrier reste inconnu, les initiatives engagées de part et d’autre montrent que les deux organisations préparent déjà leur dialogue.

Les préparatifs des futures négociations entre la Confédération AES et la CEDEAO franchissent une nouvelle étape. Après les premières consultations engagées entre les deux organisations, l’AES s’est dotée le 26 juin 2026 d’un document-cadre stratégique destiné à servir de référence commune lors des discussions à venir.

Élaboré à l’issue d’un atelier ayant réuni à Ouagadougou des experts du Mali, du Burkina Faso et du Niger, ce document vise notamment à harmoniser les positions des trois États, à identifier leurs intérêts stratégiques et à préparer un argumentaire commun. Il doit permettre à la Confédération d’aborder les futures discussions avec une position unifiée, tout en préservant les acquis jugés essentiels, notamment en matière de libre circulation, de développement, d’infrastructures et de sécurité.

Cette démarche s’inscrit dans le prolongement des premières consultations officielles engagées entre l’AES et la CEDEAO. En mai 2025, les deux parties avaient convenu d’un cadre général devant régir leurs futurs échanges, avant que les chefs d’État de la Confédération n’en approuvent les conclusions quelques mois plus tard, en décembre 2025, à Bamako.

Dans la continuité de ce processus, la CEDEAO a désigné le 25 mars dernier l’ancien Premier ministre guinéen Lansana Kouyaté comme Négociateur en chef chargé de conduire les discussions avec l’AES. Deux mois plus tard, il s’est rendu à Ouagadougou, où il a été reçu par le Président burkinabè, le Capitaine Ibrahim Traoré, dans le cadre de cette mission. Une démarche qui témoigne elle aussi de la volonté de l’organisation sous-régionale de préparer les futures négociations avec la Confédération.

Une position commune avant le dialogue

Pour le spécialiste des relations internationales Dr Oumar Sidibé, le document-cadre stratégique de l’AES marque une évolution dans la stratégie de la Confédération. « Il cherche à préserver les acquis fonctionnels, comme la libre circulation ou les échanges, alors même que la rupture politique est considérée comme acquise », résume-t-il.

À ses yeux, cette démarche traduit surtout la volonté de l’AES de transformer son projet politique en une stratégie diplomatique structurée. « On peut quitter une organisation sans quitter une région », observe-t-il, estimant que la Confédération cherche à organiser ses relations avec la CEDEAO plutôt qu’à remettre en cause son départ.

L’expert insiste également sur l’importance d’une position commune avant toute négociation. « Trois États font face à un bloc de douze. Une position harmonisée évite les approches dispersées et donne davantage de poids à la Confédération », explique-t-il. Au-delà de l’aspect stratégique, cette démarche contribue aussi, selon lui, à consolider l’AES comme un acteur régional capable de parler d’une seule voix.

Des défis avant l’ouverture des discussions

Si les discussions devraient, dans un premier temps, porter sur des questions techniques et pratiques, leur déroulement dépendra aussi de la capacité des deux organisations à dépasser les différends hérités de leur séparation.

« En apparence, la négociation sera technique. En réalité, elle reste marquée par un désaccord sur la légitimité », analyse Dr Oumar Sidibé, en référence aux tensions nées des sanctions imposées par la CEDEAO et aux trajectoires politiques suivies par les États de l’AES.

Le spécialiste évoque également la nécessité de restaurer la confiance entre les deux parties, mais aussi de trouver des solutions durables à plusieurs questions concrètes, notamment la reconnaissance mutuelle des documents de voyage, afin de préserver la libre circulation des personnes. À cela s’ajoutent les enjeux liés à la coopération sécuritaire et aux questions monétaires, qui pourraient également influencer le climat des discussions.

Les négociations ne sont donc pas encore ouvertes, mais leur préparation s’organise des deux côtés. Les démarches entreprises ces derniers mois montrent que l’AES et la CEDEAO sont désormais entrées dans une phase où il s’agit moins de revenir sur la rupture que de définir les contours de leurs futures relations.

Mohamed Kenouvi

Deux et trois roues : Un encadrement renforcé en Afrique de l’Ouest

Du Sénégal à la Côte d’Ivoire, en passant par le Niger et le Burkina Faso, plusieurs pays ouest-africains ont renforcé ces dernières années l’encadrement des deux et trois roues. Une évolution qui traduit la volonté des États de mieux suivre un parc en pleine expansion.

Les motos occupent aujourd’hui une place centrale dans les déplacements quotidiens à travers l’Afrique de l’Ouest. Face à leur multiplication, plusieurs États ont engagé des réformes destinées à mieux identifier les engins en circulation et leurs propriétaires.

Au Sénégal, cette volonté s’est traduite, début 2025, par une vaste campagne de régularisation des deux-roues motorisés. Les propriétaires ont été invités à obtenir les documents nécessaires et à faire immatriculer leurs engins, sous peine de sanctions. Face à l’affluence, les délais accordés aux usagers ont même été prolongés afin de permettre au plus grand nombre de se conformer aux exigences réglementaires.

Du côté du Niger, les autorités nationales ont également renforcé les contrôles des engins circulant sans plaque ou sans documents réglementaires. Cette politique s’accompagne, depuis le 22 octobre 2024, de mesures destinées à faciliter les démarches administratives et à encourager la mise en règle des propriétaires.

Même logique d’encadrement

Le Burkina Faso s’inscrit lui aussi dans cette dynamique. Si l’immatriculation des motos y est obligatoire depuis plusieurs années, le gouvernement a renforcé depuis novembre dernier les mécanismes d’identification des engins. Les vendeurs sont notamment tenus d’accomplir certaines formalités administratives avant la remise des motos à leurs acquéreurs, limitant ainsi les risques de circulation sans identification.

Sur le littoral ouest-africain, la Côte d’Ivoire poursuit des objectifs similaires. Les motos doivent être enregistrées et disposer de documents permettant d’identifier clairement leurs propriétaires. Cette politique accompagne les efforts de formalisation d’un secteur en pleine croissance, notamment dans les grandes villes, où les deux-roues occupent une place croissante dans les activités de transport et de livraison.

D’un pays à l’autre, les modalités diffèrent, mais les objectifs poursuivis restent largement les mêmes. Les États cherchent à mieux connaître leur parc roulant, à faciliter l’identification des propriétaires en cas de vol ou d’infraction et à renforcer le suivi administratif d’un secteur longtemps marqué par l’informel.

À mesure que les motos et tricycles s’imposent dans les économies ouest-africaines, leur encadrement apparaît de plus en plus comme un enjeu de gouvernance, de mobilité et de modernisation des services publics.

Mohamed Kenouvi 

AES : les ministres veulent une diplomatie coordonnée

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger veulent mieux coordonner leur action diplomatique au sein de la Confédération des États du Sahel. Réunis le 20 juin 2026 à Bamako, leurs ministres des Affaires étrangères ont mis l’accent sur les positions communes, les partenariats internationaux, la sécurité et la communication.

Bamako a accueilli, vendredi 20 juin, une réunion des ministres des Affaires étrangères de la Confédération des États du Sahel. La rencontre s’inscrit dans la mise en œuvre de la Feuille de route de l’An II de l’AES, précisément dans son pilier Diplomatie. Elle intervient dans un contexte où le Mali, le Burkina Faso et le Niger cherchent à donner plus de cohérence à leur présence extérieure et à porter davantage de positions communes sur les grands dossiers régionaux et internationaux.

La réunion était présidée par le ministre burkinabè des Affaires étrangères, Karamoko Jean Marie Traoré. La délégation malienne était conduite par Abdoulaye Diop, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, tandis que celle du Niger était conduite par Bakary Yaou Sangaré, ministre des Affaires étrangères, de la Coopération et des Nigériens à l’Extérieur. Avant la rencontre ministérielle, les hauts fonctionnaires des trois pays s’étaient réunis les 17 et 18 juin pour préparer les dossiers soumis aux ministres.

Parler d’une seule voix

L’un des principaux enseignements de cette rencontre est la volonté des trois États de renforcer leur coordination diplomatique. Le communiqué final insiste sur la nécessité de consolider les mécanismes existants afin de permettre au Mali, au Burkina Faso et au Niger de “parler d’une seule voix” sur les sujets d’intérêt commun.

Cette orientation traduit la volonté de faire du cadre de dialogue diplomatique de l’AES un outil plus régulier de concertation. Pour les trois capitales, l’objectif est de mieux préparer les positions défendues dans les rencontres internationales et de réduire les écarts de discours entre les représentations des États membres.

La réunion a aussi porté sur la diversification et le raffermissement des partenariats internationaux de la Confédération. Dans la vision portée par les autorités des trois pays, l’AES doit pouvoir défendre ses propres priorités, élargir ses relations extérieures et organiser ses alliances en fonction de ses intérêts politiques, sécuritaires et économiques.

Des représentations extérieures mieux organisées

Les ministres ont également abordé la coordination entre les missions diplomatiques et les postes consulaires des trois pays. Les chefs de missions diplomatiques et consulaires sont invités à renforcer les initiatives communes dans leurs pays de résidence, afin de donner plus de visibilité aux positions de l’AES.

Un autre point important concerne l’étude d’une carte diplomatique confédérale. Cette réflexion vise à améliorer la couverture du monde par les trois États, en tenant compte de leurs moyens, de leurs priorités et de la nécessité d’être présents dans les espaces jugés stratégiques.

La 81e session ordinaire de l’Assemblée générale des Nations unies, prévue en septembre 2026 à New York, apparaît comme l’un des prochains rendez-vous majeurs pour cette coordination. Les trois pays entendent y poursuivre leur synergie diplomatique et défendre des positions mieux concertées dans une enceinte internationale de premier plan.

Le communiqué évoque aussi les progrès réalisés dans la construction institutionnelle de la Confédération, notamment la ratification et l’entrée en vigueur de plusieurs instruments juridiques confédéraux. Ces avancées sont présentées comme une étape dans la mise en œuvre des orientations données par les chefs d’État du Mali, du Burkina Faso et du Niger.

Sécurité et communication au cœur des échanges

La rencontre de Bamako a également accordé une place importante aux questions sécuritaires. Les ministres ont condamné les actions terroristes et de déstabilisation visant les trois États membres de l’AES. Ils ont notamment évoqué les attaques du 25 avril 2026 au Mali, présentées dans le communiqué comme des attaques contre les institutions de la Transition, et ont salué la réaction des Forces armées maliennes ainsi que la mobilisation des populations civiles.

Le Niger a aussi été mentionné après la tentative d’incursion contre l’aéroport international Diori Hamani de Niamey, survenue le 18 juin 2026. Les ministres ont condamné cette attaque et salué le professionnalisme des Forces armées nigériennes.

La communication constitue un autre axe de travail. Les ministres ont dénoncé les campagnes de désinformation et de manipulation visant les pays de la Confédération. Ils ont convenu de renforcer la coordination entre les structures chargées de la communication dans les trois États, afin d’apporter des réponses plus concertées aux discours jugés hostiles à l’AES.

À Bamako, les ministres des Affaires étrangères ont donc cherché à poser les bases d’une action extérieure plus organisée. Pour le Mali, le Burkina Faso et le Niger, l’enjeu est désormais de faire fonctionner cette coordination dans la durée, aussi bien dans les chancelleries que dans les grandes tribunes internationales.

Alassane Maïga : « Les réponses militaires restent un traitement symptomatique »

Au Mali, la persistance des violences relance le débat sur les conditions d’une stabilisation durable des territoires. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Alassane Maïga, spécialiste des dynamiques de conflits au Sahel, insiste sur la gouvernance, la justice sociale et les capacités locales de paix.

Pourquoi les violences persistent-elles malgré les réponses militaires sur le terrain ?

Ces derniers temps, nous observons un pic de violences jamais constaté auparavant. Les réponses militaires peuvent être nécessaires pour limiter les impacts immédiats du terrorisme, mais elles ne sont pas à elles seules le gage d’une paix positive durable. La lutte contre le terrorisme doit s’opérer sur le terreau qui l’a vu naître, à savoir la rupture du contrat social, la mauvaise gouvernance, les inégalités sociales et les injustices institutionnelles. Ces facteurs constituent une violence structurelle sur laquelle prospèrent les groupes armés. Autrement dit, la réponse sécuritaire ne peut produire d’effets durables si elle ignore les causes sociales et institutionnelles de la crise.

Que faut-il reconstruire pour espérer une stabilisation durable ?

Il est important de prendre en compte les deux dimensions de la cohésion sociale. Il y a d’abord la cohésion verticale, qui renvoie au contrat social, à l’État de droit, à la justice sociale et à la bonne gouvernance. Il y a ensuite la cohésion horizontale, fondée sur le renforcement des liens sociaux et la cohabitation pacifique entre les communautés. Sans ce travail sur la gouvernance locale et la cohésion sociale, les réponses militaires restent un traitement symptomatique. À elles seules, elles ne peuvent garantir une paix positive. La stabilisation suppose donc de restaurer la confiance entre l’État, les citoyens et les communautés.

Quelle place donner aux médiations traditionnelles dans les réponses ?

Les mécanismes traditionnels et les capacités locales de paix ont toujours été valorisés et placés au cœur de la recherche de solutions. Il faut néanmoins reconnaître que ces légitimités ont été fragilisées par le clientélisme politique et la mauvaise gouvernance, mais aussi par l’emprise des groupes armés. Certaines ont dû se plier aux exigences de ces groupes, acceptant des accords en échange d’une protection contre leurs attaques. Pour autant, les mécanismes traditionnels de médiation doivent constituer la clé d’entrée de toute approche de résolution des conflits. Chaque initiative de paix doit s’appuyer sur ces capacités locales et contribuer à les renforcer, sans jamais chercher à s’y substituer. L’enjeu est de les consolider comme relais de confiance sans affaiblir leur légitimité propre.

 

Commandement militaire : Les lignes bougent après le 25 avril

Les nominations du 29 mai 2026 réorganisent plusieurs postes sensibles de la chaîne militaire malienne. Elles interviennent après une offensive qui a modifié les priorités sécuritaires de Bamako.

Ce changement ne se limite pas à une circulation de noms dans l’appareil militaire. Il intervient après les attaques coordonnées du 25 avril, revendiquées par le JNIM et le Front de libération de l’Azawad, dans un contexte marqué par la mort de l’ancien ministre de la Défense, le Général Sadio Camara, la reprise directe du portefeuille de la Défense par le Président de la Transition, le Général d’armée Assimi Goïta et la nomination du Général Oumar Diarra comme ministre délégué chargé de la Défense.

Menaces

Depuis cette date, le dispositif malien fait face à des menaces plus complexes. La jonction opérationnelle entre la mouvance jihadiste affiliée à Al-Qaïda et certains groupes armés du Nord donne aux attaques une autre portée. Elle combine pression militaire, guerre d’axes, frappes contre des positions symboliques, communication de guerre et contrôle de portions stratégiques du territoire. La reprise de Kidal par ces groupes armés après les événements du 25 avril a renforcé cette lecture.

Les décrets du 29 mai organisent une réponse à plusieurs étages. Le Général de brigade Makan Alassane Diarra est désigné Commandant de la Force unifiée de l’Alliance des États du Sahel. Ancien sous-Chef d’état-major chargé des Opérations à l’État-major général des Armées, il passe ainsi du pilotage opérationnel national à un commandement régional censé incarner la réponse militaire commune du Mali, du Burkina Faso et du Niger.

Son remplacement à l’EMGA par le Général de brigade Mamadou Massaoulé Samaké donne aussi un signal. Le poste de sous-Chef d’état-major chargé des Opérations est central dans la planification, le suivi des théâtres, la coordination des moyens et la conduite des réponses militaires. Le Colonel-major Yacouba Sanogo devient Conseiller en stratégie à l’État-major général des Armées. Ces mouvements redessinent l’articulation entre anticipation, planification et exécution.

Théâtres d’opérations

Les commandements des théâtres d’opérations sont également redistribués dans le cadre de l’Opération Dougoukoloko, qui couvre l’ensemble du territoire national. Karim Traoré prend le Théâtre Est, couvrant Gao, Ménaka et Kidal, Didier Dembélé le Théâtre Sud, qui regroupe les régions du sud et de l’ouest, et Issa Bagayoko le Théâtre Centre, qui couvre notamment Ségou, San, Mopti, Bandiagara, Douentza, Tombouctou et Taoudenni. Ces nominations visent à replacer des profils de terrain à des postes où la connaissance des axes, des unités et des zones d’attaques compte autant que le grade.

La principale nouveauté est la concentration de l’arbitrage autour de la Présidence. En reprenant la Défense, Assimi Goïta évite l’ouverture d’une compétition autour d’un ministère stratégique après la mort de Sadio Camara. Oumar Diarra assure le relais politico-militaire, Élisée Jean Dao conduit l’État-major, Makan Diarra prend l’AES et les théâtres sont redistribués. Le système devient plus lisible, mais aussi plus dépendant de la coordination au sommet.

Cette centralisation peut produire des effets opérationnels si elle réduit les lenteurs, clarifie les responsabilités et améliore la circulation du renseignement. Elle peut aussi permettre de mieux aligner la Défense nationale, l’EMGA, les commandements de théâtre et la Force unifiée de l’AES, à un moment où les groupes armés cherchent à tester simultanément plusieurs fronts.

Limites

Pour autant, elle comporte également des limites. Une chaîne trop resserrée peut ralentir les réponses locales si les commandants de terrain ne disposent pas de marges suffisantes. Elle peut aussi exposer davantage le sommet politique aux revers militaires, surtout lorsque les attaques touchent les axes routiers, les villes du Nord, les corridors économiques et les symboles de l’État.

La question russe s’ajoute à cette équation. Après les informations faisant état d’un retrait d’Africa Corps de Kidal sans combat direct avec les groupes armés, Bamako devra préciser les modalités de coordination avec son partenaire militaire. Il ne s’agit pas d’une rupture annoncée, mais d’un réajustement nécessaire entre appui extérieur, commandement malien et montée en puissance de l’AES.

Dans les crises sécuritaires, un recentrage du commandement peut être utile s’il s’accompagne de moyens, de renseignement fiable, de discipline opérationnelle et d’un retour visible de l’État. Au Mali, l’efficacité de cette réorganisation se mesurera moins aux décrets qu’à la capacité à protéger les populations, sécuriser les axes, tenir les positions et empêcher les groupes armés d’imposer leur propre rythme militaire.

La mer et le désert : Pourquoi Côte d’Ivoire, Bénin et Togo doivent impérativement s’allier avec les États du Sahel

Depuis plusieurs années, la menace djihadiste ne connaît plus les frontières artificielles héritées de la colonisation. Ce qui n’était autrefois qu’un conflit lointain, cantonné aux sables du Sahel central, a désormais atteint les côtes atlantiques du Golfe de Guinée. Aujourd’hui, les Nord du Bénin et du Togo sont devenus de véritables champs de bataille, tandis que la Côte d’Ivoire vit sous la pression constante d’une menace rampante. La porosité des frontières entre le Sahel et les pays côtiers impose une conclusion brutale : aucune nation ne peut faire face seule à ce fléau. Une nouvelle architecture de coopération régionale, dépassant les clivages politiques actuels, est devenue une nécessité vitale.

Une marée noire venue du désert

Longtemps considéré comme un problème exclusivement sahélien, le terrorisme a opéré une lente mais inexorable « descente » vers le Sud. Cette extension de la menace vers les pays côtiers du Golfe de Guinée est désormais une réalité documentée. Au cœur de cette expansion se trouve le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (Jnim), la principale filiale d’Al-Qaïda au Sahel. Créé au Mali en 2017, le groupe a étendu ses opérations au Burkina Faso et au Niger avant de viser, à partir de 2019, la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo.

La situation au Togo et au Bénin est particulièrement alarmante. Les deux pays subissent des attaques quasi sans discontinuité depuis plusieurs années. Rien que depuis janvier 2025, au moins 62 personnes (54 civils et 8 militaires) ont été tuées dans une quinzaine d’attaques djihadistes dans le seul nord du Togo, selon une déclaration du ministre togolais des Affaires étrangères Robert Dussey.

Pour le Bénin, le constat est tout aussi sombre. Estimé à 575 morts en 2025, le nombre de victimes a été multiplié par sept depuis les premiers attentats en 2019. Ces groupes armés, agiles et provenant des pays sahéliens voisins, infligent de lourdes pertes et s’emparent régulièrement de matériel militaire.

Bien que plus épargnée en apparence, la Côte d’Ivoire n’est pas à l’abri. Des régions entières du nord du pays, en raison de leur porosité frontalière avec le Burkina Faso et le Mali, sont infiltrées par des cellules terroristes. L’efficacité des mesures militaires, sécuritaires et socio-économiques mises en place explique en partie cette accalmie relative, mais elle ne saurait masquer la persistance d’une menace silencieuse. La menace est réelle, collective, et ne peut être contenue que par une action commune.

L’Alliance des États du Sahel (AES) : un partenaire incontournable

Pour faire face à cette menace transnationale, la réponse sécuritaire doit provenir des pays de première ligne que sont le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Ces trois États, aujourd’hui regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES) transformée en confédération, sont en première ligne contre les groupes djihadistes. Créée en septembre 2023 comme un pacte de défense mutuelle, l’AES a franchi une étape majeure en lançant officiellement une Force unifiée (FU-AES).

Composée de 5 000 soldats des trois pays, cette force multinationale vise à coordonner les armées et à lutter conjointement contre les groupes armés sur l’ensemble de l’espace sahélien. L’objectif affiché est de mener des opérations régulières et permanentes sur le terrain pour ne laisser « pas un seul centimètre aux terroristes ». Pour la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo, cette force unifiée représente un partenaire potentiel unique. Ses opérations dans le nord du Burkina Faso, par exemple, pourraient être synchronisées avec celles menées dans les régions voisines du Togo et du Bénin, créant ainsi une véritable ceinture de sécurité continue.

Une coopération à inventer au-delà des clivages

Le principal obstacle à une collaboration renforcée entre les pays côtiers et l’AES est politique. La rupture entre l’AES et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), consommée par le retrait officiel des trois pays sahéliens en janvier 2025, a fragilisé les anciens cadres de coopération régionale. Il est donc illusoire d’envisager un retour pur et simple aux anciennes mécaniques.

Cependant, la coopération sécuritaire de terrain montre la voie. Une coopération bilatérale pragmatique s’est déjà mise en place entre l’AES et certains pays, comme le Togo ou le Sénégal. Des appels à une collaboration plus large émergent. En mai, l’AES et la CEDEAO ont convenu de la nécessité de lutter ensemble contre le terrorisme. Par ailleurs, le Burkina Faso et le Niger ont déjà exprimé leur souhait de renforcer leur coopération avec le Bénin pour en finir avec les poches terroristes aux frontières.

La Côte d’Ivoire, de son côté, a mené des discussions avec le Burkina Faso pour renforcer leurs coopérations militaires. Ces initiatives, bien que bilatérales et encore limitées, démontrent que les impératifs sécuritaires peuvent et doivent transcender les considérations politiques.

Une coopération contre le terrorisme en 5 axes stratégiques

Face à l’urgence de la situation, nous formulons les recommandations suivantes pour construire une collaboration structurée et efficace entre Abidjan, Cotonou, Lomé et l’AES.

      Mettre en place un mécanisme permanent de coordination antiterroriste « 5+3 »

      La coopération actuelle, essentiellement bilatérale, atteint ses limites. La Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo (les « 3 côtiers ») devraient proposer aux États de l’AES (les « 5 Sahéliens ») la création d’un cadre de concertation stratégique permanent. Ce mécanisme, distinct de l’appareil politique de la CEDEAO, serait exclusivement dédié à l’évaluation de la menace, la planification d’opérations conjointes et le partage de renseignements. Comme l’a souligné un commandant de l’opération béninoise « Mirador », la réussite passe par une coopération régionale pleine et entière, que nous n’avons pas encore dans son intégralité.

      Opérationnaliser le partage de renseignements en temps réel

      La menace terroriste est mobile et opportuniste. Sa traque exige un flux d’informations quasi instantané entre les services de renseignement militaire et civil de tous les pays concernés. Il est impératif de créer des cellules de liaison dédiées, basées dans les régions frontalières (par exemple, entre le Burkina Faso et le Togo/Bénin), pour centraliser et analyser les données sur les mouvements des groupes armés et prévenir les infiltrations.

      Synchroniser les opérations militaires et sécuriser les zones frontalières

      La nouvelle force unifiée de l’AES (FU-AES) offre une opportunité majeure. Les armées des pays côtiers doivent impérativement synchroniser leurs propres opérations comme l’opération « Mirador » au Bénin avec les missions de la FU-AES dans le nord du Burkina Faso et du Niger. Cette approche coordonnée permettrait de verrouiller les zones frontalières, empêchant les groupes terroristes de se réfugier d’un côté de la frontière lorsqu’ils sont sous pression de l’autre. Un grand effort de mutualisation des formations et des équipements est également nécessaire.

      Lancer un plan Marshall socio-économique pour les zones vulnérables

      La lutte contre le terrorisme ne se gagnera pas uniquement par les armes. Les groupes djihadistes prospèrent sur les fragilités : la pauvreté, l’absence de services de base et le sentiment d’abandon par l’État. Il est impératif que la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo lancent, de concert avec l’AES, un grand programme de développement économique et social pour leurs zones septentrionales. Ce plan pourrait inclure des infrastructures, des programmes d’emploi pour les jeunes et un accès facilité à l’éducation, afin de réduire l’attractivité du discours djihadiste.

      S’engager résolument dans une guerre de l’information

      Le Jnim et ses affidés utilisent la propagande pour recruter et intimider. Les messages diffusés sur les réseaux sociaux, comme ceux visionnés par des habitants du nord de la Côte d’Ivoire, sont très efficaces. Il est urgent d’établir une stratégie de communication conjointe pour contrer la désinformation, valoriser les réussites des forces armées et expliquer les enjeux aux populations. La coopération doit également inclure la formation de personnels spécialisés dans la lutte contre la désinformation.

 La survie ou l’implosion

L’extension continue de la menace terroriste vers les pays du Golfe de Guinée impose une refonte de notre approche sécuritaire. Le temps n’est plus aux postures ou aux susceptibilités politiques. La survie de la Côte d’Ivoire, du Bénin et du Togo est intrinsèquement liée à la stabilité du Sahel. En franchissant le pas d’une collaboration étroite avec les États de l’AES, ces trois nations peuvent non seulement protéger leurs propres citoyens mais aussi contribuer à bâtir un nouvel ordre sécuritaire ouest-africain. L’alternative est un recul progressif, inacceptable, du terrorisme sur l’ensemble de la région.

Mohamed Abdellahi Elkhalil 

Spécialiste des Questions Sociales et

 Sécuritaire du Sahel/Écrivain

Intégration africaine : Le défi du passage des ambitions à la réalité

Célébrée du 25 au 31 mai, la Semaine nationale de l’Intégration africaine remet au centre des débats les ambitions d’unité et de libre circulation sur le continent. Mais, entre impératifs sécuritaires et difficultés de circulation, l’intégration africaine est encore confrontée à plusieurs défis sur le terrain.

Placée cette année sous le thème « L’éducation et la culture de l’eau pour garantir le bien-être des populations au Sahel », la Semaine nationale de l’Intégration africaine a été lancée le 25 mai 2026 à Bamako à travers la traditionnelle cérémonie de montée des couleurs africaines au Monument de la Tour de l’Afrique, présidée par le Premier ministre, le Général de division Abdoulaye Maïga.

Comme chaque année, cette semaine dédiée à l’intégration du continent met en avant les idéaux de coopération entre États africains, de libre circulation des personnes et des biens, ainsi que de rapprochement entre les peuples. Pourtant, sur le terrain, la réalité est souvent plus complexe.

Pour de nombreux voyageurs, commerçants ou transporteurs opérant dans l’espace ouest-africain, les déplacements entre pays voisins sont encore marqués par de multiples contraintes. Contrôles routiers répétitifs, formalités douanières ou encore coûts supplémentaires continuent d’alourdir la circulation sur plusieurs corridors régionaux.

Ce contraste entre les ambitions politiques et les réalités du terrain illustre l’un des principaux paradoxes de l’intégration africaine : celui d’un continent qui prône l’ouverture, mais où les frontières sont encore fortement présentes dans le quotidien des populations.

Impératifs sécuritaires et ambitions d’ouverture

Selon plusieurs analystes des questions régionales, les États africains sont aujourd’hui confrontés à un équilibre difficile entre intégration et sécurité. « Les frontières restent un enjeu sensible en Afrique parce qu’elles touchent directement à la souveraineté des États », explique Oumar Sidibé, analyste politique spécialisé dans les questions d’intégration régionale.

« Même si les pays africains défendent l’intégration dans les discours, chaque État cherche aussi à protéger ses intérêts sécuritaires, économiques et politiques », poursuit-il.

Le contexte sécuritaire actuel, notamment dans le Sahel, contribue largement à cette prudence des États. Face à la menace terroriste, aux trafics transfrontaliers ou encore à la criminalité organisée, plusieurs pays renforcent davantage leurs mécanismes de surveillance et de contrôle aux frontières.

« Les autorités privilégient souvent le renforcement des contrôles pour des raisons sécuritaires. Cela crée une forme de paradoxe : les États souhaitent encourager l’intégration régionale, mais dans le même temps, ils renforcent les dispositifs de contrôle », analyse la même source.

À cela s’ajoutent également les tensions diplomatiques ponctuelles entre certains pays africains, les préoccupations migratoires ou encore les difficultés d’harmonisation des politiques administratives et douanières.

Résultat : malgré les avancées enregistrées ces dernières années dans certains espaces régionaux, la libre circulation est encore incomplète dans sa mise en œuvre concrète.

Intégration des peuples malgré tout

Malgré ces difficultés, les échanges entre populations africaines continuent néanmoins de se développer au quotidien. Dans plusieurs régions du continent, les activités commerciales transfrontalières sont particulièrement dynamiques, tout comme les mobilités liées aux études, à la culture ou aux liens familiaux.

Dans les zones frontalières notamment, de nombreuses communautés vivent déjà une forme d’intégration pratique qui dépasse parfois les contraintes administratives.

En Afrique de l’Ouest, les États tentent par ailleurs de préserver les acquis de l’intégration régionale, malgré la fragmentation récente de la CEDEAO, consécutive au retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger, effectif depuis le 29 janvier 2025.

Selon plusieurs observateurs, l’intégration du continent ne pourra cependant pas devenir pleinement effective sans une amélioration concrète des conditions de circulation entre les pays africains.

« L’intégration avance, mais elle est encore incomplète dans sa mise en œuvre concrète », estime M. Sidibé. Selon lui, le défi pour les États africains sera désormais de parvenir à concilier les impératifs de sécurité avec une circulation plus fluide des personnes et des biens.

Mohamed Kenouvi