Étiquette : Assimi Goita
Bréhima Ely Dicko : « Sans appropriation populaire, tout accord restera lettre morte »
La visite du Premier ministre algérien Sifi Ghrieb à Bamako, le 14 septembre, a confirmé le rapprochement et débouché sur la proposition d’équipes thématiques. Les échanges ont notamment porté sur l’économie, les transports, l’énergie, les bourses universitaires et la recherche. Le sociologue Bréhima Ely Dicko explique comment cette volonté politique peut produire des résultats durables et perceptibles par les populations.
Dans un Sahel où les relations entre États restent dominées par la sécurité, comment sortir les partenariats de cette seule logique ?
Désécuriser les partenariats ne signifie pas ignorer les menaces. Il s’agit de les sortir d’une logique de blocs et de rivalités pour les ramener aux services rendus aux populations. Le Mali évolue dans un « pluralisme partenarial contraint » où plusieurs offres se croisent. Le principal risque est la « balkanisation des alignements », avec un domaine de souveraineté confié à chaque partenaire. Une diplomatie de l’utilité doit plutôt apprécier chaque coopération selon trois critères : la souveraineté, le développement local et le désenclavement.
Quels résultats permettraient aux populations de percevoir de véritables « dividendes de paix » ?
Ces dividendes doivent être visibles dans la vie quotidienne. La première priorité est de formaliser et de sécuriser le commerce transfrontalier, notamment par des zones de commerce intégré. Pour le citoyen, l’intégration se mesure au prix du sac de riz et à la fluidité du passage. Il faut aussi désenclaver le Nord du Mali et le Sud algérien grâce aux infrastructures de connexion. Une route, une fibre optique ou une ligne électrique donnent une réalité concrète à la coopération.
Quelle place le capital humain doit-il occuper dans cette relance ?
Il représente l’investissement de long terme. La relance des bourses, des échanges universitaires, de la reconnaissance des diplômes et de la coopération sanitaire rapproche directement les deux sociétés. Les étudiants, les chercheurs et les professionnels de santé deviennent alors des acteurs de la coopération. La relation gagne ainsi une assise humaine qui dépasse les rencontres entre responsables politiques.
Comment transformer la frontière commune en espace de co-développement ?
Il faut passer d’une logique principalement consacrée à la sécurisation à une gouvernance tournée vers le co-développement des zones frontalières. La sécurité durable vient aussi du développement, des échanges et de l’accès aux services. Les communautés concernées doivent être associées aux projets et constater leurs effets sur leurs activités. La relance actuelle constitue donc un test : celui de la capacité des deux États à transformer une relation d’État à État en une relation de société à société. Sans appropriation populaire, tout accord restera lettre morte.
SENARE : De nouveaux outils pour la réconciliation
Ouverte ce mardi 15 septembre, la cinquième Semaine nationale de la Réconciliation intervient dans un cadre renouvelé. Charte, Observatoire, nouvelle Agence et mécanismes locaux composent désormais une politique dont l’efficacité se lira dans les communautés et auprès des victimes.
Le Mali célèbre, du 15 au 21 septembre, la cinquième édition de la Semaine nationale de la Réconciliation (SENARE). Son thème, « Éducation, culture et réconciliation : bâtir une citoyenneté résiliente pour une paix au sein de l’AES et de la sous-région », rattache la paix à la formation du citoyen et aux valeurs culturelles.
Le programme comprend des conférences-débats, des activités artistiques, éducatives et sportives ainsi que des dons de sang. Des délégations du Burkina Faso, du Niger et de la Guinée sont annoncées.
Prévue par la Loi d’Entente nationale de 2019, la SENARE a connu sa première édition en septembre 2022.
Elle devait contribuer à restaurer un tissu social affaibli par la crise ouverte en 2012. Quatre ans plus tard, le rendez-vous accompagne de nouveaux textes et de nouvelles structures.
Cadre
La Charte nationale pour la Paix et la Réconciliation, promulguée le 22 août 2025, constitue la principale évolution. Issue des recommandations du Dialogue inter-Maliens, elle réunit en 106 articles les orientations retenues pour la sécurité, la cohésion sociale, la justice, la réparation et le vivre-ensemble.
Dans son adresse du Nouvel An 2026, le Président de la Transition, Assimi Goïta, en résumait l’esprit : « la paix véritable ne s’impose pas : elle se construit. Elle exige la vérité, le dialogue et la confiance entre Maliens ».
L’Observatoire pour la Paix et la Réconciliation nationale complète ce dispositif. Ses 30 membres ont été nommés en mars 2026, sous la présidence de l’ancien Premier ministre Ousmane Issoufi Maïga. Placé auprès de la Présidence, il suit l’application de la Charte et formule des recommandations.
Le Conseil des ministres a également adopté en juin les textes créant l’Agence nationale pour la Consolidation de la Paix, issue de la restructuration de l’Agence de Développement du Nord du Mali. Son action couvre la réconciliation, la cohésion sociale et les zones fragiles. La coordination de ces structures et de leurs interventions devient déterminante.
Terrain
À Gao, l’ouverture régionale a permis de présenter des actions déjà engagées. L’Équipe d’appui à la Réconciliation accompagne la création de Comités communaux et intervient dans le règlement amiable de différends fonciers ou de conflits liés à la succession de chefs de village, de quartier et de fraction.
Le Projet de consolidation de la résilience et de la cohésion sociale couvre 34 villages et 15 quartiers dans sept communes, dont Gao, Ansongo et Bourem. Soumaïla Sangaré, représentant du Gouverneur, a rappelé que ces activités participaient à la paix et à la cohésion sociale.
Ces médiations ramènent la réconciliation aux réalités quotidiennes : un champ, un pâturage, une chefferie contestée, le retour d’une famille déplacée ou l’accès à un service public. Autorités communales, légitimités traditionnelles, femmes et jeunes y occupent une place essentielle.
Victimes
En juillet 2025, l’Autorité de gestion des réparations faisait état de 30 235 dépositions recueillies depuis 1960, dont 3 486 lors de consultations collectives dans 81 villages de Mopti, Gao et Kidal. Pour l’heure, il n’y a toujours pas de bilan actualisé des réparations réalisées depuis cette présentation.
La reconnaissance des préjudices, l’accès à la justice, les réparations et le retour des déplacés participent à la restauration de la confiance. Leur articulation avec la Charte, l’Observatoire et la nouvelle Agence permettra d’apprécier la portée concrète de la politique nationale.
Résultats
Le pays dispose aujourd’hui d’un texte de référence, d’un organe de suivi, d’une agence spécialisée et de relais territoriaux. Leurs ressources, leur calendrier commun et leurs premiers résultats restent cependant peu documentés publiquement.
Médiations conclues, victimes accompagnées, déplacés revenus dans leur localité et projets communautaires réalisés constituent les repères les plus concrets. Après cinq éditions de la SENARE, la réconciliation nationale dispose de plusieurs outils. Leur cohérence et les changements observés dans les localités diront ce qu’ils apportent réellement aux populations, alors que les violences et l’insécurité continuent d’affecter plusieurs régions du pays.
Burkina Faso : La citoyenneté à l’école du patriotisme
Au Burkina Faso, l’Immersion patriotique obligatoire est devenue l’un des principaux instruments de formation citoyenne. Lancé en 2025 auprès des nouveaux bacheliers, le dispositif gagne en ampleur et touche désormais d’autres catégories de la population.
Pendant un mois, quelque 65 000 nouveaux bacheliers ont suivi, entre le 28 juillet et le 27 août 2026, une formation consacrée au patriotisme, au civisme, à la discipline et à l’engagement citoyen. La deuxième édition de l’Immersion patriotique obligatoire (IPO) s’est achevée au Stade du 4 Août, à Ouagadougou, en présence du Président Ibrahim Traoré.
Le dispositif est récent. L’immersion a été instituée par un décret adopté en Conseil des ministres le 2 mai 2025 pour les élèves admis au BEPC, au CAP et au Baccalauréat. Son déploiement progressif a commencé avec les nouveaux bacheliers. Les formations associent enseignements théoriques, exercices physiques et activités sportives afin de renforcer la discipline, la résilience et le sens des responsabilités.
La première cohorte avait réuni 59 179 bacheliers, dont 30 664 filles, sur 136 sites répartis dans 23 localités. Les modules portaient notamment sur le civisme, l’histoire politique du Burkina Faso, la construction de l’État, la sécurité numérique, l’entrepreneuriat et l’engagement citoyen. En 2026, les contenus pédagogiques ont été renforcés, tout comme la formation des encadreurs et le dispositif de suivi et d’évaluation.
Former le « nouveau Burkinabè »
Les autorités rattachent clairement l’exercice à leur projet de refondation. Humilité, solidarité, discipline, dignité et responsabilité figurent parmi les valeurs mises en avant. L’ambition affichée consiste à former un citoyen conscient de ses devoirs envers la Nation et disposé à servir le pays.
La démarche dépasse désormais le milieu scolaire. En avril, 508 agents de la Primature ont effectué une immersion à Loumbila, combinant activités physiques et formation civique. À partir du 30 juin, une deuxième cohorte d’environ 60 cadres de la Présidence a suivi une immersion patriotique et militaire de 21 jours. En août, le Camp de Vacances Faso Mêbo a accueilli 549 jeunes autour de la discipline et d’activités communautaires.
Le pari burkinabè consiste donc à faire du patriotisme un apprentissage organisé. À la clôture de la dernière IPO, le Capitaine Ibrahim Traoré a affirmé que le pays avait besoin de « citoyens convaincus et engagés ». L’ampleur du dispositif est établie et son efficacité durable restera à documenter après le retour des participants à l’école, à l’université, dans l’administration ou dans leur communauté.
22 Septembre : 66 ans après, le défi citoyen
Civisme, patriotisme et éducation aux valeurs au Mali occupent une place croissante dans les politiques publiques. À l’occasion du 66ème anniversaire de l’indépendance, reste à mesurer leur capacité à faire émerger le « Maliden Kura ».
Au lendemain de l’indépendance, proclamée le 22 septembre 1960, le Mali devait bâtir son État, consolider son unité et former un citoyen appelé à participer à l’effort collectif et à faire primer l’intérêt général.
« Le bon citoyen devait accepter certains sacrifices, respecter l’autorité publique, participer à l’effort collectif et placer l’intérêt général au-dessus de ses intérêts personnels », rappelle l’historien Modibo Diallo, ancien Directeur du Mémorial Modibo Keïta. Alphabétisation, développement rural et travaux communautaires traduisaient cette conception concrète du patriotisme. « Le patriotisme se manifestait moins par les discours que par la disponibilité à travailler, à servir et à supporter les difficultés », souligne-t-il.
Plus de six décennies plus tard, sécurité, emploi, revenus, éducation et santé ont transformé le rapport entre l’État et le citoyen. Pour Modibo Diallo, ces attentes ne traduisent pas un moindre patriotisme, mais une confiance fragilisée lorsque l’engagement collectif paraît sans retour.
Le civisme en chantier
Les articles 23 à 29 de la Constitution de 2023 énoncent plusieurs devoirs : respect de la Constitution, défense de la Patrie, protection de l’environnement, solidarité en cas de calamité, obligations fiscales, protection du bien public et probité dans l’exercice d’une mission publique. Mais la citoyenneté repose aussi sur des droits, notamment l’égalité devant la loi, la liberté d’expression, la participation à la vie publique et l’accès à la justice.
Lancé en avril 2024, le Programme national d’Éducation aux Valeurs (PNEV) et son Plan d’actions 2024 – 2028 associent l’éducation civique, morale et patriotique à la transmission des valeurs dans la famille, l’école, l’administration, la communauté et les médias.
La montée mensuelle des couleurs participe de la même dynamique. Devenue un rendez-vous régulier en 2021, elle est organisée le premier lundi de chaque mois à Koulouba et dans de nombreuses administrations afin de promouvoir le respect des symboles nationaux et le devoir civique.
Le Service national des jeunes y ajoute une dimension pratique. Institué par la Loi du 7 juillet 2016, il vise la formation physique, civique et professionnelle. En février 2026, la septième cohorte du SNJ, constituée de fonctionnaires et d’élèves fonctionnaires, a rejoint Bapho pour six mois de formation militaire obligatoire.
La période 2026 – 2027, décrétée « Année de l’Éducation et de la Culture » par le Président de la Transition, prolonge cette orientation, avec l’ambition de former un citoyen patriote, compétent et responsable.
Cependant, programmes, cérémonies et formations ne garantissent pas à eux seuls l’enracinement du civisme. Modibo Diallo pointe une contradiction persistante : « le Malien parle beaucoup de patriotisme, mais le civisme quotidien reste fragile. » Le problème, poursuit-il, n’est pas « l’absence d’amour du pays, mais l’écart entre les valeurs proclamées et les comportements observés ».
Deux citoyennetés à rapprocher
Pour le sociologue Pr Ibrahima N’Diaye, enseignant-chercheur et Directeur du Centre de Formation Multipolaire Do Kayidara, la difficulté se situe aussi dans l’histoire sociale du pays.
Selon lui, le citoyen malien se trouve au croisement de deux réalités institutionnelles. D’un côté, les formes de légitimité héritées des royaumes, des communautés, des autorités traditionnelles et des organisations socioprofessionnelles. De l’autre, la citoyenneté républicaine portée par la Constitution, l’administration et les institutions modernes.
« Entre les deux, il y a eu plus de divorces que de mariages », résume le sociologue. Lorsque les règles de la République prennent en compte les réalités sociales et culturelles, les deux univers peuvent cohabiter. Lorsqu’elles les heurtent, le citoyen revient plus volontiers vers les références dans lesquelles il se reconnaît.
Présentée au Conseil des ministres le 24 juillet 2026, puis approuvée par décret le 12 août, la Stratégie nationale de Mobilisation citoyenne et son plan d’actions 2026 – 2027, placés sous la responsabilité du ministère chargé de la Construction citoyenne, reposent sur quatre axes : « Maliden Kura », « Maaya ni Danbé », « Mali kura jɔsen » et « Faso ɲɛta Kounafoni ». Ils portent respectivement sur la responsabilité citoyenne, l’identité culturelle, l’exemplarité civique et l’accès à une information fiable.
Lancé le 8 août 2026 au Mémorial Modibo Keïta, « Danbé Bulon » s’inscrit dans cette logique. Animé par les « Danbé Kolosibaw », ce vestibule socio-éducatif entend transmettre aux jeunes les valeurs du « Danbé » et du « Maaya » et contribuer à l’émergence du « Maliden Kura ».
Inscrire l’effort dans la durée
Pour Ibrahima N’Diaye, la première exigence consiste à parler au citoyen dans une langue qu’il comprend. « On ne pourra jamais former nos citoyens, en faire des personnes conscientes réellement de leurs droits et de leurs devoirs, tant qu’on s’exprimera dans une langue autre que celle parlée par les populations », soutient-il.
Pour lui, l’usage des langues nationales officielles est essentiel. « On atteint l’esprit et le cœur de quelqu’un en lui parlant clairement dans sa langue », affirme-t-il. La traduction du PNEV dans quatorze langues nationales et sa version sonore vont dans ce sens. Encore faut-il que ces supports atteignent durablement les écoles, les familles, les radios et les communautés.
La continuité des politiques constitue une autre exigence. « Beaucoup de ce qui a été fait en bien, malheureusement, n’a pas duré », regrette le sociologue. L’éducation citoyenne doit, selon lui, s’installer dans les programmes scolaires, les émissions de radio et de télévision et les espaces de transmission sociale, plutôt que dépendre de campagnes ponctuelles.
Pr Ibrahima N’Diaye estime également que l’État n’a pas suffisamment « pris à bras-le-corps la question de la formation du citoyen » durant les dernières décennies. Selon lui, cette mission a longtemps été confiée aux partis politiques, aux associations, aux syndicats et à la société civile, sans produire les résultats attendus.
Le sociologue perçoit néanmoins des évolutions. Les crises traversées par le pays auraient poussé une partie de la population à s’interroger davantage sur les questions nationales. « De plus en plus de jeunes s’engagent par patriotisme, par volontariat », observe-t-il, jugeant ce changement perceptible sur le terrain.
Un contrat à reconstruire
Pour Modibo Diallo, la multiplication récente des appels au civisme traduit à la fois une continuité avec les premières années de l’indépendance et des fragilités accumulées. « Si l’on doit rappeler constamment aux citoyens qu’ils doivent respecter les règles, protéger les biens publics ou faire preuve de patriotisme, c’est que ces valeurs ne vont plus toujours de soi », observe-t-il.
La relation doit aussi fonctionner dans l’autre sens. « On ne peut pas dire durablement au citoyen de faire son devoir pour l’État sans lui permettre de demander ce que l’État fait pour lui », insiste l’historien.
Le respect de la loi, le paiement de l’impôt, la protection du bien public et le refus de la corruption gagnent en crédibilité lorsqu’ils trouvent leur pendant dans la justice, l’égalité devant la loi, la sécurité, la qualité des services publics et la reddition des comptes. Pour l’historien, il s’agit de reconstruire « un contrat civique réciproque » entre un citoyen responsable et un État tenu à ses obligations.
Cette cohérence nécessaire entre les valeurs enseignées et les réalités vécues constitue l’un des points sensibles du chantier. « Une culture citoyenne ne se décrète pas. Elle se construit par l’expérience quotidienne », insiste l’ancien Directeur du Mémorial Modibo Keïta. L’efficacité des dispositifs se jugera aussi à leur continuité, à leur présence hors de Bamako et à des résultats rendus publics.
« Le citoyen ne devient durablement civique ni par la peur, ni par les slogans, ni par les injonctions morales : il le devient lorsqu’il constate que la règle est la même pour tous, que l’effort est reconnu, que le bien public est effectivement public et que l’État tient sa parole », tranche-t-il.
Mohamed Kenouvi
Algérie–Sahel : le retour en force d’un voisin incontournable
La 13e Grande Commission mixte Mali–Algérie, attendue à Bamako après dix ans d’interruption, doit consacrer la détente après quinze mois de crise. Elle marque surtout le retour d’Alger dans un Sahel transformé par l’AES, le partenariat russe et la poussée marocaine.
La précédente Grande Commission mixte s’était achevée à Bamako, en novembre 2016, par treize instruments de coopération : accords, mémorandums et programme exécutif. La session suivante, annoncée pour 2018 à Alger, est de nouveau programmée dix ans plus tard, à Bamako. Entre-temps, le cadre régional a profondément changé.
Pour Birahim Soumaré, ancien ambassadeur du Mali en Türkiye et analyste en stratégie internationale, ce rendez-vous dépasse la normalisation : « Nous sommes dans une phase de redéfinition et de relance ».
Une relation remise à plat
La confiance s’était déjà dégradée lorsque Bamako a annoncé, le 25 janvier 2024, la fin de l’Accord pour la paix issu du processus d’Alger. Elle a cédé en avril 2025 après la destruction d’un drone militaire malien près de Tin Zaouatine. Alger soutenait que l’appareil avait pénétré son territoire. Bamako contestait cette version. Le rappel des ambassadeurs et la fermeture réciproque des espaces aériens ont suivi.
Le 6 avril 2025, le Mali s’est retiré avec effet immédiat du Comité d’état-major opérationnel conjoint (CEMOC). Créé en 2010 à Tamanrasset avec l’Algérie, la Mauritanie et le Niger, ce dispositif coordonnait le renseignement et la lutte antiterroriste. Ce retrait a privé les deux voisins de l’un de leurs principaux cadres de coopération sécuritaire.
Birahim Soumaré rappelle que les relations diplomatiques n’ont jamais été formellement rompues : des chargés d’affaires ont continué d’assurer la représentation. Le 10 juillet 2026, les deux pays ont annoncé le retour de leurs ambassadeurs et la réouverture réciproque de leurs espaces aériens. Le 24 août, Abdoulaye Maïga s’est rendu à Alger et Assimi Goïta a accepté une invitation du président Tebboune, sans date fixée.
Plus de 1 300 kilomètres de frontière, des familles établies de part et d’autre, des transhumances, des marchés liés et des menaces communes rendent une brouille prolongée coûteuse.
Selon une estimation non officielle de Mohamed Abdellahi Elkhalil, sociologue et spécialiste des questions sociales et sécuritaires du Sahel, la crise a fait chuter de 70 % le commerce informel à Tessalit et Tinzaouatène. Il évoque des familles séparées, des transhumances bloquées et des éleveurs contraints de vendre à perte.
Ses priorités sont la circulation, l’accès humanitaire, le réapprovisionnement des marchés et les laissez-passer consulaires. Il propose la réouverture contrôlée d’un poste pour le bétail et une ligne directe entre autorités locales.
Alger revient autrement
Le retour algérien s’inscrit dans un cadre différent de celui du processus de paix malien. Bamako privilégie désormais un règlement national et l’Alliance des États du Sahel a créé son propre cadre. Bréhima Ely Dicko, sociologue, voit donc l’Algérie évoluer de médiateur extérieur vers « un voisin-partenaire stratégique ». Reste à savoir si Alger travaillera avec l’AES comme ensemble régional, et pas seulement avec chacune de ses capitales.
Une défiance persiste. Selon Mohamed Abdellahi Elkhalil, l’Algérie est perçue par une partie des acteurs du Nord comme partie prenante, en raison du soutien prêté aux mouvements armés, plutôt que comme arbitre neutre. Alger a rejeté ces accusations. Pour le sociologue, sa facilitation demeure difficilement remplaçable faute d’alternative régionale.
L’Algérie a déjà repris l’initiative à Niamey et à Ouagadougou par l’énergie, les mines, les infrastructures et la formation. Après la mutinerie qui a visé une base aérienne de Niamey fin août, le ministère algérien de la Défense a annoncé le déploiement, à la demande du Niger, de quatre avions de combat Su-30, d’un avion de transport et d’un ravitailleur. Arrivés après la reprise de la base, les appareils algériens n’ont pas participé aux combats, auxquels l’Africa Corps russe avait directement pris part.
Ce soutien tranche avec la prudence affichée par Alger en 2023, lorsqu’elle s’opposait à une intervention militaire extérieure au Niger. Depuis la révision constitutionnelle de 2020, le président algérien peut décider l’envoi d’unités à l’étranger, après approbation des deux tiers de chaque chambre du Parlement. La Constitution maintient cependant la non-ingérence et encadre la participation au maintien de la paix. La doctrine est devenue plus souple, sans ouvrir un droit d’intervention illimité.
Moscou, partenaire et irritant
L’Algérie entretient avec la Russie une relation stratégique ancienne, surtout militaire. Le Mali et ses partenaires de l’AES ont fait de Moscou un appui majeur, à travers la coopération militaire et la présence de l’Africa Corps.
Cette proximité commune avec la Russie n’efface pas les divergences. Alger a publiquement critiqué le recours aux mercenaires dans son voisinage et refuse les bases militaires étrangères sur son propre territoire. Cette position coexiste avec sa coopération d’État à État avec Moscou et la présence de l’Africa Corps au Sahel.
Le Niger montre qu’une coexistence est possible en ce sens que l’Africa Corps a directement soutenu les forces nigériennes contre la mutinerie, tandis que l’Algérie a déployé ses appareils après les combats. Cette convergence ponctuelle ne règle ni les désaccords sur le Nord malien ni la place future des forces étrangères. Elle révèle surtout une Algérie plus active.
La poussée marocaine
Alger revient dans un Sahel où le Maroc progresse. L’Initiative royale d’accès à l’Atlantique a reçu l’adhésion du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Bamako et Rabat ont relancé leur Grande Commission mixte en juillet 2026. Une concurrence de débouchés se dessine à travers les ports atlantiques proposés par le Maroc et l’ouverture méditerranéenne portée par les corridors algériens.
Bréhima Ely Dicko distingue l’offre sécuritaire russe, l’offre économique et religieuse marocaine, et la relation historique, frontalière et humaine avec l’Algérie. Il recommande une « diplomatie de l’utilité », jugeant chaque partenariat sur la souveraineté, le développement local et le désenclavement.
Birahim Soumaré refuse l’idée d’un choix exclusif : « La nature de notre relation bilatérale avec l’Algérie ou avec le Maroc ne saurait être déterminée par les relations que nous entretenons avec l’autre pays ». Bamako peut ainsi préserver sa liberté et rechercher des solutions concrètes.
Le test des résultats
Les projets ne manquent pas : Route transsaharienne, branche Tamanrasset–Bamako, fibre optique, énergie, formation et commerce frontalier. Le gazoduc Nigeria–Niger–Algérie, bien qu’il ne traverse pas le Mali, complète cette stratégie d’axes nord-sud vers la Méditerranée.
Le potentiel contraste avec la faiblesse du commerce déclaré. Selon les données de l’ITC et d’UN Comtrade déclarées par l’Algérie, les échanges formels de marchandises ont atteint environ 7,6 millions de dollars en 2024, hors flux informels. Les accords de 2016 prévoyaient aussi 280 MW de centrales hybrides, dont 40 MW à Gao et 40 MW à Tombouctou. Leur état d’exécution reste à établir.
Pour le géographe Yacouba Sogoré, spécialiste du développement local et de la décentralisation, une route ne devient un corridor que lorsque douanes, sécurité, logistique, financement et services commerciaux fonctionnent ensemble. Il propose un axe pilote, avec des produits et des transporteurs identifiés, des délais mesurés et des résultats publiés. Il insiste surtout sur les retombées locales : « Un projet qui traverse un territoire doit produire des revenus, des services et des emplois pour la population qui y vit ».
En 2016, le suivi des engagements avait été confié au Comité bilatéral stratégique. Sa relance devrait s’accompagner de financements identifiés, de calendriers et de résultats accessibles. Bréhima Ely Dicko résume le défi par une formule simple : « Une route, une fibre optique, une ligne électrique ont plus d’impact qu’un protocole ».
La Grande Commission constitue ainsi un test pour une relation appelée à passer d’une coopération principalement interétatique à une coopération utile aux populations. La relance offre surtout aux deux pays l’occasion de remettre leur relation à l’épreuve du concret. Pour Bamako comme pour Alger, elle prendra tout son sens si elle se traduit par des échanges plus fluides, des déplacements facilités, des zones frontalières mieux intégrées et des projets enfin menés à terme.
Massiré DIOP
Mali-Algérie : Une nouvelle ère pour la coopération régionale
La récente visite du Premier ministre malien, le Général de Division Abdoulaye Maïga, à Alger marque un tournant décisif dans les relations entre deux pays liés par une histoire commune et une frontière de plus de 1 300 kilomètres. Après quinze mois de tensions diplomatiques, ce rapprochement ouvre la voie à une coopération renouvelée, fondée sur le respect mutuel et la souveraineté, pour répondre aux défis communs du Sahel.
Un réchauffement diplomatique stratégique
La visite du 24 août 2026, à l’invitation du Premier ministre algérien Sifi Ghrieb, concrétise une volonté partagée de dépasser les différends qui ont marqué la période récente. Porteur d’un message du Président de la Transition malienne, le Général d’Armé Assimi Goïta, Abdoulaye Maïga a été reçu par le Président Abdelmadjid Tebboune, scellant ainsi la normalisation engagée en juillet avec le retour des ambassadeurs et la réouverture des espaces aériens .
Cette nouvelle dynamique s’inscrit dans la « stratégie des 3P » (Présence, Patience, Persévérance) prônée par l’Algérie, qui a su privilégier le dialogue et la concertation pour surmonter une crise dont les racines remontent à la dénonciation par Bamako de l’Accord d’Alger en janvier 2024. Comme l’a souligné le Président Tebboune, « le Mali restera toujours un pays voisin. Les dirigeants changent, chacun avec ses idées, mais, au final, c’est la réalité qui s’impose ».
Des enjeux sécuritaires et économiques majeurs
La coopération sécuritaire constitue l’un des piliers de ce rapprochement. Dans un contexte régional marqué par la résurgence des groupes terroristes et les défis posés par la sortie du Mali de la CEDEAO, les deux pays partagent des intérêts stratégiques convergents. L’Algérie, qui a historiquement joué un rôle de médiateur dans la crise malienne, entend désormais renforcer son engagement opérationnel, comme en témoigne la livraison récente d’hélicoptères d’attaque au Niger et l’appui militaire au régime Nigérien lors de la mutinerie du 28 Aout 2026 .
Sur le plan économique, le potentiel de coopération est considérable. La réactivation de la Grande Commission mixte et du Conseil bilatéral stratégique permettra de donner une impulsion nouvelle aux échanges dans des secteurs clés : hydrocarbures, télécommunications, formation professionnelle et transport. La route transsaharienne, réalisée à plus de 90%, constitue un levier majeur pour faciliter les échanges commerciaux entre les deux pays.
Une vision partagée pour le Sahel
Au-delà de la dimension bilatérale, cette réconciliation contribue à la stabilisation de l’ensemble de l’espace sahélien. Les deux pays affichent leur volonté commune de « bâtir une région pacifiée, sécurisée et débarrassée du terrorisme, du néocolonialisme et de toute prétention hégémonique ». Cette vision partagée repose sur des principes fondamentaux : respect de la souveraineté des États, non-ingérence dans les affaires intérieures et promotion du dialogue comme seul moyen de résoudre les crises.
Alors que le Mali fait face à des défis sécuritaires croissants dans le nord du pays, la coopération avec l’Algérie apparaît comme une nécessité stratégique. La libération récente de plusieurs militaires maliens détenus par des groupes armés, à laquelle Alger a contribué, illustre la pertinence de ce partenariat.
La visite du Premier ministre malien à Alger ne se limite pas à une simple réconciliation diplomatique. Elle ouvre une nouvelle page dans les relations entre deux pays frères, unis par des liens historiques, géographiques et humains indéfectibles. Dans un Sahel en pleine recomposition géopolitique, la coopération Mali-Algérie apparaît comme un facteur de stabilité et de développement partagé, bénéfique non seulement aux deux peuples mais à l’ensemble de la région.
Mohamed Abdellahi Elkhalil
Ecrivain Spécialiste des Questions
Sociales et Sécuritaires du Sahel
Abdoulaye Maïga à Alger : plusieurs dossiers sur la table
Abdoulaye Maïga est arrivé ce lundi 24 août à Alger pour donner un contenu concret au rapprochement engagé en juillet. Sécurité frontalière, crise du Nord et échanges économiques seront au cœur des attentes.
Le déplacement du Premier ministre intervient dans un climat plus favorable, mais encore chargé du contentieux récent entre les deux voisins. Invité par son homologue algérien Sifi Ghrieb, Abdoulaye Maïga doit remettre au président Abdelmadjid Tebboune un message d’Assimi Goïta. Des entretiens entre les deux chefs de gouvernement sont également prévus, selon la Primature malienne.
Cette visite est la première de ce niveau depuis le retour des ambassadeurs et la réouverture des espaces aériens décidés le 10 juillet. Ces mesures ont mis fin à quinze mois de tensions provoquées par la destruction d’un drone malien près de Tinzawatène. Elles ont rétabli le contact sans régler les divergences qui avaient conduit au rappel des diplomates et à la suspension de plusieurs mécanismes de coopération.
L’entretien téléphonique du 9 août entre les deux Premiers ministres avait déjà fait apparaître une volonté de renouer le dialogue. Alger affirme vouloir faire du Sahel un espace de coopération et de développement partagé. Bamako insiste, de son côté, sur la souveraineté, la non-ingérence et la prise en compte de ses intérêts sécuritaires.
Frontière
Le premier enjeu sera de définir une méthode de travail le long des quelque 1 400 kilomètres de frontière commune. La zone demeure traversée par les groupes armés, les trafics, les mouvements de population et des activités économiques qui échappent largement aux administrations centrales.
Depuis le différend sur le drone, le Mali ne participe plus au Comité d’état-major opérationnel conjoint, installé à Tamanrasset. Cette structure associait l’Algérie, le Mali, le Niger et la Mauritanie dans le partage de renseignements et la lutte contre les menaces transfrontalières. Le retour de Bamako dans ce dispositif n’est pas annoncé. Les deux pays pourraient cependant convenir d’un nouveau cadre, plus souple, comprenant des échanges d’informations, un canal militaire permanent et un mécanisme destiné à prévenir les incidents aériens ou frontaliers.
Les évolutions sécuritaires autour de Kidal donnent à la coopération avec Alger une importance particulière. À la suite des combats du 25 avril, le FLA a revendiqué la prise de la ville, tandis que les autorités maliennes ont assuré avoir maîtrisé les offensives visant plusieurs localités et poursuivi leurs opérations dans la région. Le retrait de Kidal annoncé par l’Africa Corps et le repositionnement rapporté des forces maliennes vers Anéfis ont néanmoins installé une nouvelle configuration sécuritaire à proximité de la frontière algérienne. L’organisation séparatiste a conduit son offensive parallèlement à des attaques du JNIM dans plusieurs localités du Nord. L’Algérie a depuis réaffirmé son soutien à l’unité du Mali et son rejet du terrorisme.
Ce positionnement pourrait faciliter une coopération pragmatique, sans signifier le rétablissement immédiat d’une médiation politique. Bamako a dénoncé en janvier 2024 l’Accord issu du processus d’Alger, tandis que les autorités algériennes continuent de défendre une solution politique inclusive. La visite permettra surtout de savoir si les deux capitales peuvent dissocier leur coopération frontalière de leurs désaccords sur le traitement de la crise du Nord.
Corridors
Le rapprochement comporte aussi un volet économique important pour le Mali. La dernière Grande Commission mixte, tenue à Bamako en 2016, avait abouti à treize accords portant notamment sur l’énergie, les hydrocarbures, les mines, l’eau, la santé et le commerce. La fixation d’une nouvelle session offrirait aux deux gouvernements l’occasion de réexaminer ces engagements et de retenir quelques projets réalisables.
La route transsaharienne figure parmi les dossiers les plus prometteurs. Son réseau continental est achevé à plus de 90 %, mais la liaison entre Tamanrasset, Gao et Bamako reste handicapée par l’état de certains tronçons et par l’insécurité dans le Nord. Sa mise en valeur donnerait au Mali une possibilité supplémentaire d’approvisionnement et d’accès aux infrastructures portuaires algériennes. Elle ouvrirait aussi les marchés sahéliens aux entreprises d’Algérie. Le projet de zone franche annoncé par Alger en 2024 pourrait compléter ce dispositif, à condition d’obtenir un emplacement, un calendrier et des règles de fonctionnement.
Le véritable bilan de la visite dépendra donc des décisions prises après les audiences. La création de groupes techniques, la relance de la Commission mixte ou l’adoption d’un mécanisme frontalier donneraient une traduction pratique au dégel. Sans calendrier ni engagements identifiables, le déplacement restera principalement une étape politique dans une normalisation encore fragile.
Budget 2026 : 410 milliards pour la Défense et la Sécurité
Plus du quart des dépenses exécutées par l’État au premier semestre 2026 a concerné la Défense et la Sécurité. Cette concentration intervient au moment où les recettes progressent plus rapidement que les décaissements, avant l’application complète d’un budget rectificatif qui accroît encore les besoins de financement.
Goïta–Poutine : un échange au cœur de la nouvelle stratégie régionale de Moscou
Assimi Goïta et Vladimir Poutine ont réaffirmé le 19 août leur coordination sécuritaire au Mali et dans le Sahel. Cet échange intervient deux jours après l’annonce d’un futur mémorandum de coopération entre la Russie et la CEDEAO.
Mali-Mètre 2026 : le sentiment d’amélioration recule, l’espoir demeure
Plus d’une personne interrogée sur deux estime que la situation générale du pays s’est améliorée au cours des douze derniers mois. Cette perception recule toutefois de 14,2 points en un an, tandis que les attentes restent fortes en matière de sécurité, d’emploi et de services essentiels.
18 août 2020 – 18 août 2026 Six ans après, ce que la transition a changé
Le 18 août 2020, un coup d’État mettait fin au second mandat d’Ibrahim Boubacar Keïta et ouvrait une transition annoncée pour dix-huit mois. Six ans plus tard, le Mali a changé de Constitution, d’alliances, de cadre sécuritaire et de système politique, tandis que le retour à des institutions élues reste sans calendrier.
Confédération AES : Deux ans après, l’heure du concret
Vingt-quatre mois après sa création officielle, la Confédération des États du Sahel poursuit sa structuration autour de trois priorités : défense, diplomatie et développement. Si plusieurs réalisations marquent son parcours, les ambitions affichées sont confrontées à des défis institutionnels, sécuritaires et économiques.
Née le 6 juillet 2024 à Niamey de la volonté du Mali, du Burkina Faso et du Niger, la Confédération AES célèbre son deuxième anniversaire dans un contexte où ses dirigeants revendiquent une coopération renforcée. Créée moins d’un an après l’Alliance des États du Sahel, fondée le 16 septembre 2023 face aux défis sécuritaires, elle entend dépasser l’alliance de défense pour bâtir un espace d’intégration politique, économique et diplomatique.
À l’occasion de cette commémoration, le Président en exercice, le Capitaine Ibrahim Traoré, a salué « une étape décisive » dans l’histoire des trois États membres. « Deux années plus tard, cette date est devenue bien plus qu’un anniversaire institutionnel. Elle symbolise désormais l’espérance d’une renaissance africaine », a-t-il déclaré le 5 juillet 2026 aux populations du Mali, du Burkina Faso et du Niger.
Une intégration qui prend forme
En deux ans, la Confédération s’est dotée de ses premiers instruments communs. Après une première année sous la présidence du Général d’armée Assimi Goïta, le Capitaine Ibrahim Traoré a pris le relais en décembre 2025 avec une feuille de route axée sur la consolidation des acquis.
Sur le plan sécuritaire, les trois États ont poursuivi le rapprochement de leurs forces armées, à travers des opérations coordonnées contre les groupes armés terroristes. La Force unifiée de l’AES, composée d’environ 5 000 militaires, s’inscrit dans cette mutualisation des moyens, du renseignement et de la coopération transfrontalière.
Pour le journaliste et analyste politique Alexis Kalambry, l’une des avancées majeures réside dans cette coopération militaire intégrée. « On a domestiqué la formation des États-majors. Les Écoles de guerre sont désormais créées chez nous, avec des formations adaptées à nos réalités. À cela s’ajoutent la mutualisation des équipements et des renseignements et une confiance accrue entre les armées », souligne-t-il. Selon lui, « l’AES, en termes militaire et sécuritaire, a obtenu plus que l’intégration des peuples ».
Parallèlement au volet sécuritaire, la coopération s’est élargie aux domaines diplomatique et économique. Les trois pays ont multiplié les positions communes, tout en poursuivant la mise en place d’outils d’intégration comme le passeport confédéral, la Banque confédérale d’investissement et de développement ou une chaîne de télévision et une radio communes.
Mais la structuration institutionnelle reste incomplète. Le Collège des chefs d’État et le Conseil des ministres confédéral constituent les principaux cadres de décision, tandis qu’un Parlement confédéral est en gestation. En revanche, l’AES ne dispose pas encore d’un Secrétariat général confédéral clairement visible et opérationnel. Or cette structure est l’épine dorsale d’une organisation régionale. Elle assure la mémoire institutionnelle, le suivi des décisions, la conservation des actes, la coordination technique et la continuité administrative au-delà des présidences tournantes.
Sans cet outil permanent, la Confédération risque de dépendre surtout de l’impulsion politique des chefs d’État et des réunions ministérielles. L’intégration se mesure aussi à la capacité de transformer les décisions en programmes suivis, documentés et évalués.
Des ambitions à concrétiser
Pour l’économiste Abdoulaye N’Tigui Konaré, ces deux premières années ont surtout permis de poser les fondements d’un projet d’intégration. « Les orientations affichées sont ambitieuses et répondent à des préoccupations réelles de souveraineté et de développement. Toutefois, le véritable succès se mesurera à travers des résultats concrets comme l’augmentation des échanges intra-AES, la création d’emplois, l’amélioration de la production industrielle et agricole ou encore la progression des investissements », analyse-t-il.
À ses yeux, la priorité consiste maintenant à transformer la volonté politique en performances économiques durables. Les défis concernent le financement des projets, la sécurité, les infrastructures communes, l’harmonisation des réglementations, la facilitation des échanges commerciaux et le maintien d’un dialogue constructif avec les partenaires régionaux et internationaux.
Deux ans après sa création, la Confédération AES entre dans une phase plus exigeante. Après le temps de l’affirmation politique et les premiers outils communs, l’enjeu est de donner un contenu concret à l’intégration annoncée, avec des résultats visibles sur la sécurité, l’économie, les institutions et les conditions de vie des populations.
Mohamed Kenouvi
Commandement militaire : Les lignes bougent après le 25 avril
Les nominations du 29 mai 2026 réorganisent plusieurs postes sensibles de la chaîne militaire malienne. Elles interviennent après une offensive qui a modifié les priorités sécuritaires de Bamako.
Ce changement ne se limite pas à une circulation de noms dans l’appareil militaire. Il intervient après les attaques coordonnées du 25 avril, revendiquées par le JNIM et le Front de libération de l’Azawad, dans un contexte marqué par la mort de l’ancien ministre de la Défense, le Général Sadio Camara, la reprise directe du portefeuille de la Défense par le Président de la Transition, le Général d’armée Assimi Goïta et la nomination du Général Oumar Diarra comme ministre délégué chargé de la Défense.
Menaces
Depuis cette date, le dispositif malien fait face à des menaces plus complexes. La jonction opérationnelle entre la mouvance jihadiste affiliée à Al-Qaïda et certains groupes armés du Nord donne aux attaques une autre portée. Elle combine pression militaire, guerre d’axes, frappes contre des positions symboliques, communication de guerre et contrôle de portions stratégiques du territoire. La reprise de Kidal par ces groupes armés après les événements du 25 avril a renforcé cette lecture.
Les décrets du 29 mai organisent une réponse à plusieurs étages. Le Général de brigade Makan Alassane Diarra est désigné Commandant de la Force unifiée de l’Alliance des États du Sahel. Ancien sous-Chef d’état-major chargé des Opérations à l’État-major général des Armées, il passe ainsi du pilotage opérationnel national à un commandement régional censé incarner la réponse militaire commune du Mali, du Burkina Faso et du Niger.
Son remplacement à l’EMGA par le Général de brigade Mamadou Massaoulé Samaké donne aussi un signal. Le poste de sous-Chef d’état-major chargé des Opérations est central dans la planification, le suivi des théâtres, la coordination des moyens et la conduite des réponses militaires. Le Colonel-major Yacouba Sanogo devient Conseiller en stratégie à l’État-major général des Armées. Ces mouvements redessinent l’articulation entre anticipation, planification et exécution.
Théâtres d’opérations
Les commandements des théâtres d’opérations sont également redistribués dans le cadre de l’Opération Dougoukoloko, qui couvre l’ensemble du territoire national. Karim Traoré prend le Théâtre Est, couvrant Gao, Ménaka et Kidal, Didier Dembélé le Théâtre Sud, qui regroupe les régions du sud et de l’ouest, et Issa Bagayoko le Théâtre Centre, qui couvre notamment Ségou, San, Mopti, Bandiagara, Douentza, Tombouctou et Taoudenni. Ces nominations visent à replacer des profils de terrain à des postes où la connaissance des axes, des unités et des zones d’attaques compte autant que le grade.
La principale nouveauté est la concentration de l’arbitrage autour de la Présidence. En reprenant la Défense, Assimi Goïta évite l’ouverture d’une compétition autour d’un ministère stratégique après la mort de Sadio Camara. Oumar Diarra assure le relais politico-militaire, Élisée Jean Dao conduit l’État-major, Makan Diarra prend l’AES et les théâtres sont redistribués. Le système devient plus lisible, mais aussi plus dépendant de la coordination au sommet.
Cette centralisation peut produire des effets opérationnels si elle réduit les lenteurs, clarifie les responsabilités et améliore la circulation du renseignement. Elle peut aussi permettre de mieux aligner la Défense nationale, l’EMGA, les commandements de théâtre et la Force unifiée de l’AES, à un moment où les groupes armés cherchent à tester simultanément plusieurs fronts.
Limites
Pour autant, elle comporte également des limites. Une chaîne trop resserrée peut ralentir les réponses locales si les commandants de terrain ne disposent pas de marges suffisantes. Elle peut aussi exposer davantage le sommet politique aux revers militaires, surtout lorsque les attaques touchent les axes routiers, les villes du Nord, les corridors économiques et les symboles de l’État.
La question russe s’ajoute à cette équation. Après les informations faisant état d’un retrait d’Africa Corps de Kidal sans combat direct avec les groupes armés, Bamako devra préciser les modalités de coordination avec son partenaire militaire. Il ne s’agit pas d’une rupture annoncée, mais d’un réajustement nécessaire entre appui extérieur, commandement malien et montée en puissance de l’AES.
Dans les crises sécuritaires, un recentrage du commandement peut être utile s’il s’accompagne de moyens, de renseignement fiable, de discipline opérationnelle et d’un retour visible de l’État. Au Mali, l’efficacité de cette réorganisation se mesurera moins aux décrets qu’à la capacité à protéger les populations, sécuriser les axes, tenir les positions et empêcher les groupes armés d’imposer leur propre rythme militaire.
La résilience nationale à l’épreuve
Le Mali vit un panaché de crises, des frustrations sociales aggravées par le problème énergétique et des difficultés d’approvisionnement en hydrocarbures, qui continuent d’accentuer la vulnérabilité sociale et de fragiliser la résilience des populations, avec des interpellations sociales croissantes sur la gestion publique.
Les arrangements géopolitiques, notamment le récent retrait de la reconnaissance du Mali à
la RASD, un arrangement en faveur du Maroc, même s’il ne constitue pas une cause directe,
contribue fortement à fragiliser les relations entre le Mali et l’Algérie. Cette tension, à son tour,
risque de servir ou servirait de passerelle aux groupes extrémistes, qui exploitent toute
fracture interétatique.
Pour revenir aux récents événements tragiques, il est important de reconnaître la résilience
du peuple face à ces épreuves et le soutien réaffirmé du peuple à l’armée malienne.
Mais il est d’autant plus important de tirer les leçons de ces événements tragiques. Comment
prendre en compte les frustrations latentes ou ouvertes des communautés, notamment celles
liées à l’accès à l’énergie, aux services de base et à la justice sociale ? Comment fédérer le
peuple malien autour d’un projet de société commun ? Il s’agit notamment d’aller au-delà
d’une reconquête politique ou symbolique de la région de Kidal, en intégrant les dynamiques
sociales de la région à travers des politiques publiques inclusives. Sans cette inclusion concrète,
la reconquête resterait fragile et les frustrations locales continueraient de nourrir la défiance,
voire l’instabilité.
Les autorités doivent :
- Travailler sur les causes structurelles, en s’attaquant en priorité aux frustrations
concrètes qui nourrissent la défiance entre l’État et les citoyens.
- Engager une réforme plus poussée du secteur de la sécurité.
- Proposer un plan de sortie de la transition qui s’inscrirait dans une continuité
productive, en clarifiant la manière dont les attentes sociales seront prises en charge
pour éviter la reprise des tensions sociales.
- Faire grâce aux détenus politiques et d’opinion, en promouvant une justice
réconciliatrice qui s’accompagne d’un récit inclusif, comme une étape de
reconstruction nationale.
- Constituer un gouvernement d’union au-delà de toutes considérations partisanes, en
l’ancrant dans des priorités de développement et de solidarité pour qu’il ne soit pas
une simple coalition.
Les frustrations et les divisions sociales constituent le plus grand terreau pour les groupes
armés extrémistes et pour toutes les influences extérieures. Tout comme l’unité et la
réunification nationale, bâties sur des politiques publiques inclusives et une véritable prise en compte des dynamiques locales, constituent le plus solide des remparts face aux ingérences
externes et à tout groupe armé extrémiste.
Riposte sécuritaire : Les orientations stratégiques à l’épreuve du terrain
Après les attaques coordonnées du 25 avril 2026, les autorités ont enclenché une série de mesures sécuritaires. Si leur déploiement rapide traduit une volonté de reprise en main, leur efficacité dépendra de facteurs plus larges que le seul levier militaire.
L’adoption de seize orientations stratégiques à l’issue du Conseil supérieur de la Défense nationale du 29 avril 2026 marque un tournant dans la réponse sécuritaire de l’État malien face à la menace terroriste.
Sans surprise, ces directives s’articulent autour de piliers classiques en contexte de lutte asymétrique : densification du maillage territorial, intensification des opérations offensives, amélioration du renseignement et renforcement de la coordination entre forces, avec en toile de fond une volonté accrue d’impliquer les populations.
L’objectif est de réduire les marges de manœuvre des groupes armés terroristes en multipliant les points de contrôle, en accélérant les frappes ciblées et en fluidifiant la chaîne décisionnelle. Ce choix répond à une urgence opérationnelle évidente après des attaques coordonnées ayant mis en lumière des failles dans l’anticipation et la prévention.
Une réponse rapide
La mise en œuvre des mesures ne s’est pas fait attendre. Dans le District de Bamako et à Kati, des dispositifs de contrôle renforcés ont été instaurés, avec des barrages filtrants permanents aux principales entrées stratégiques. Les patrouilles mixtes nocturnes, notamment dans les zones périphériques, témoignent d’une volonté d’occuper le terrain et de rassurer les populations.
Parallèlement, les Forces armées maliennes ont intensifié les opérations aéroterrestres, avec des frappes ciblées contre des sanctuaires identifiés dans plusieurs régions. Ces actions offensives, combinées à des opérations de ratissage, visent à désorganiser les capacités logistiques et opérationnelles des groupes terroristes, dont plusieurs éléments auraient été neutralisés, selon l’État-major général de l’armée.
Autre axe majeur : le renseignement. La réactivation de lignes d’alerte citoyenne et l’appel à la collaboration des populations traduisent une reconnaissance implicite du rôle majeur du renseignement humain dans ce type de conflit. Cette dimension, souvent négligée, constitue pourtant un levier déterminant pour la détection précoce des menaces.
Concentration du pouvoir sécuritaire
Dans la continuité des décisions stratégiques, le Général d’armée Assimi Goïta cumule depuis le 4 mai 2026 les fonctions de Président de la Transition et de ministre de la Défense et des Anciens combattants, assisté du Général de division Oumar Diarra, désormais ministre délégué.
Selon certains observateurs, d’un point de vue opérationnel, cette configuration peut favoriser une prise de décision plus rapide et une meilleure cohérence stratégique. En supprimant les niveaux intermédiaires, le commandement gagne en réactivité, un atout crucial face à des groupes mobiles et imprévisibles.
Cependant, cette concentration du pouvoir soulève aussi des interrogations. Elle traduit en partie la nécessité de combler un vide laissé par la disparition d’un acteur-clé du dispositif sécuritaire, mais elle expose également le système à un risque de personnalisation excessive de la gestion militaire.
Les limites d’une approche essentiellement militaire
Si les premières actions témoignent d’un déploiement rapide et structuré, l’impact durable reste incertain. Comme le souligne le chercheur Dr Christian Sambou, spécialiste en paix et sécurité : « la lutte contre le terrorisme ne peut être réduite à une réponse strictement militaire. La réponse la plus structurante ne réside pas uniquement dans la coercition, mais dans la construction d’un État-nation inclusif et légitime ».
Cette analyse rejoint une approche défendue par certains experts sécuritaires depuis plusieurs années, selon laquelle une réponse sécuritaire, aussi robuste soit-elle, ne peut à elle seule traiter les causes profondes de l’instabilité.
Dr Sambou avertit également : « Sans dialogue politique crédible, les avancées sécuritaires risquent de rester fragiles ». Même son de cloche chez un autre analyste politique ayant requis l’anonymat : « la réussite des mesures adoptées dépendra de la capacité des autorités à inscrire cette dynamique dans une approche plus large, combinant sécurité, gouvernance et légitimité politique ».
Selon cet interlocuteur, faute de cela, les gains tactiques pourraient rester ponctuels, sans transformation durable du paysage sécuritaire.
Mohamed Kenouvi
Djibrilla Maïga : « des opérations sont en cours pour sécuriser les axes routiers »
Dans cet entretien, le Commandant Djibrilla Maïga, Chef d’Escadron et sous-directeur des Relations publiques de la DIRPA, revient sur les attaques coordonnées du 25 avril 2026, sur la situation sécuritaire sur le terrain, le redéploiement des FAMa à Kidal et les menaces pesant sur les axes routiers. Propos recueillis par Mohamed Kenouvi
Attaques coordonnées : Vers une recomposition inquiétante du paysage sécuritaire
Des attaques simultanées d’une ampleur inédite ont frappé plusieurs villes du Mali le 25 avril 2026. En plus du choc militaire et politique, cette offensive révèle une évolution majeure : la coopération assumée entre groupes jihadistes et séparatistes, incarnée par l’alliance entre le Groupe de soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM) et le Front de libération de l’Azawad (FLA).
Le Mali a connu le 25 avril 2026 l’une des journées les plus critiques de son histoire sécuritaire récente. À l’aube, des attaques coordonnées d’une rare violence ont visé simultanément plusieurs centres stratégiques du pays, de Bamako à Kidal, en passant par Kati, Sévaré, Mopti, Konna et Gao. Si les forces armées maliennes ont réussi à contenir l’offensive dans plusieurs zones, le choc est considérable, tant par son ampleur que par sa portée symbolique et stratégique.
Selon les informations recueillies, les premières détonations ont été entendues aux alentours de 5 heures du matin dans la capitale et sa périphérie, notamment à Kati, ville-garnison névralgique au cœur du dispositif militaire malien. Des combats ont éclaté à proximité d’installations militaires et autour de l’aéroport international Modibo Keïta. Dans le centre du pays, notamment à Sévaré et Konna, des affrontements ont également été signalés.
Au nord, la situation a pris une tournure encore plus significative avec la prise de Kidal par les combattants du FLA, marquant un retour dans cette ville stratégique qu’ils avaient perdue trois ans auparavant. Selon le Chef d’état-major général des FAMa, l’armée s’est repositionnée à Anéfis – localité située à une centaine de kilomètres au sud de Kidal – et reste donc présente dans la région.
Le bilan humain de cette vague d’attaques coordonnées est difficile à établir avec précision actuellement, mais plusieurs victimes civiles et militaires sont à déplorer, parmi lesquelles le ministre de la Défense et des Anciens combattants, le Général Sadio Camara, tué lors d’une attaque contre sa résidence à Kati.
Ampleur sans précédent
Ce qui distingue ces attaques des précédentes, ce n’est pas seulement leur intensité, mais surtout leur degré de coordination. Jamais auparavant une offensive n’avait mobilisé un nombre aussi important de combattants et une logistique aussi complexe, ciblant simultanément des villes éloignées de plusieurs centaines de kilomètres.
Pour Yacouba Sogoré, analyste sécuritaire, cette évolution ne traduit pas nécessairement un changement de stratégie de fond, mais plutôt une montée en puissance opérationnelle : « en réalité, la stratégie des groupes armés n’a pas changé. Seulement, ce qui a peut-être changé c’est l’envergure, la complexité et aussi le nombre de combattants engagés ».
L’expert insiste également sur le caractère minutieux de l’opération, qui soulève des interrogations sur ses soutiens éventuels. « La simultanéité et la coordination des attaques sur des centres stratégiques comme Kati et Bamako démontrent une opération très minutieuse et très professionnelle. Cela nécessite des questionnements sur l’existence de mains invisibles derrière cette stratégie », soutient-il.
Outre l’aspect militaire, cette offensive démontre les vulnérabilités du dispositif sécuritaire, notamment en matière de renseignement et d’anticipation. Toutefois, comme le souligne Yacouba Sogoré, ces défaillances ne sauraient être imputées à un seul acteur, les services de renseignement s’inscrivant dans un système plus large d’alerte et de coordination.
Une alliance aux racines anciennes
L’autre fait marquant de ces attaques réside dans la collaboration entre le GSIM et le FLA. Une alliance qui, bien que surprenante en apparence, s’inscrit dans une continuité historique. Pour Bréhima Ely Dicko, enseignant-chercheur et spécialiste des questions sécuritaires, cette convergence n’a rien d’inédit. « En vérité, moi je ne suis pas surpris par cette alliance. Les passerelles existent depuis 2012 entre les deux camps. Ce n’est que de la récidive », avance-t-il.
Selon lui, les liens personnels et géographiques entre les leaders des deux mouvements, notamment leur ancrage commun à Kidal, facilitent ces rapprochements. Toutefois, ce qui change aujourd’hui c’est le degré de formalisation de cette coopération.
Selon plusieurs sources, un accord aurait été conclu dès mars 2025 entre les deux groupes, avec pour objectif d’éviter les divisions observées lors de la crise de 2012. Cet accord prévoirait une répartition des rôles en cas de conquête territoriale, le FLA étant chargé de l’administration urbaine, tandis que le GSIM conserverait une influence sur les zones rurales.
Un expert des mouvements jihadistes souligne également que cette alliance inclut des éléments structurants tels que l’application de la Charia, la mise en place de juges communs, le partage de compétences militaires et la coordination stratégique.
Convergence d’intérêts
L’alliance entre le GSIM et le FLA repose sur un paradoxe : elle unit deux organisations aux objectifs profondément différents. D’un côté, un mouvement jihadiste poursuivant un projet politico-religieux fondé sur l’instauration de la Charia ; de l’autre, un groupe séparatiste revendiquant une autonomie territoriale pour « l’Azawad ».
Cette convergence repose avant tout sur l’existence d’adversaires communs, à savoir les autorités maliennes et leurs partenaires russes, comme l’a expliqué Jean-Hervé Jezequel, Directeur du projet Sahel à International Crisis Group, chez nos confrères d’une agence de presse étrangère.
Face à cette situation, l’alliance apparaît comme une stratégie pragmatique, fondée sur des intérêts immédiats plutôt que sur une vision idéologique partagée. Elle permet au FLA de renforcer ses capacités militaires grâce à l’expertise du GSIM, notamment en matière d’engins explosifs improvisés et de tactiques de combat.
En retour, le GSIM bénéficie d’un ancrage territorial et d’une légitimité locale accrue dans certaines zones, facilitant son implantation et son influence.
Implications multiples
Les attaques du 25 avril s’inscrivent également dans une stratégie plus large visant à affaiblir l’État malien sur plusieurs fronts. Selon Yacouba Sogoré, elles pourraient être liées à une logique d’asphyxie économique et logistique, notamment en lien avec des perturbations dans l’approvisionnement en carburant.
« Ces attaques étaient déjà planifiées au même moment que le blocus sur le carburant. Mais, en raison de la réponse prompte et énergique du gouvernement, ils ont réajusté ce plan pour frapper maintenant en comptant sur l’effet surprise », analyse-t-il.
Cette combinaison d’actions militaires et de pression économique traduit une volonté d’éroder progressivement les capacités de l’État, tout en envoyant un signal fort sur la capacité des groupes armés à frapper au cœur du pouvoir.
Malgré l’ampleur de l’offensive, les forces maliennes ont réussi à contenir les attaques dans plusieurs zones, empêchant les assaillants d’atteindre leurs objectifs stratégiques. Néanmoins, les pertes humaines et l’impact psychologique de ces événements soulignent la fragilité persistante de la situation sécuritaire.
Une nouvelle phase ?
En plus de l’événement en lui-même, les attaques du 25 avril pourraient marquer un tournant dans la dynamique du conflit au Mali. Elles illustrent une évolution vers des opérations plus complexes, mieux coordonnées et potentiellement plus déstabilisatrices.
Pour Bréhima Ely Dicko, la facilité apparente avec laquelle ces attaques ont été menées appelle à une réflexion approfondie : « des décisions doivent être prises pour qu’il n’y ait pas d’autres attaques, au moins à court terme ».
Si l’alliance entre le GSIM et le FLA, désormais matérialisée sur le terrain, repose aujourd’hui sur des intérêts convergents, son évolution à moyen terme est incertaine. Mais une chose est sûre : elle redéfinit les contours du conflit malien et complique davantage la recherche d’une solution durable.
Face à cette menace, la question de la réponse se pose avec acuité. Si certains estiment que l’approche militaire a atteint ses limites, d’autres, à l’image de Yacouba Sogoré, considèrent qu’elle reste incontournable.
« La réponse, elle est d’abord militaire, quoi qu’on dise. À côté de l’action militaire, d’autres initiatives peuvent être menées et cela a toujours été le cas », estime l’analyste sécuritaire.
Pour lui, en adoptant une Charte pour la paix et la réconciliation et en créant un Observatoire pour sa mise en œuvre, le gouvernement a déjà ouvert une porte au dialogue.
Mohamed Kenouvi
Mali–Maroc : Rabat suspend l’AEVM après le réalignement de Bamako
Le Maroc met fin à l’autorisation électronique de voyage pour les Maliens à partir du 27 avril 2026. Cette décision intervient après des annonces diplomatiques récentes entre Bamako et Rabat.
Filière Riz : le gouvernement rachète 26 030 tonnes de riz invendu
La filière riz vient de bénéficier d’un appui du gouvernement pour faire face aux difficultés d’écoulement de son stock. Environ 26 000 tonnes de riz seront rachetées par le gouvernement et revendues à un prix accessible pour la population.
La filière riz fait face à des difficultés pour écouler son stock de 26 030 tonnes détenues par l’interprofession. Avec des coûts de production élevés, ce riz est moins compétitif que le riz importé. Pour faciliter l’écoulement de cette quantité, le gouvernement a décidé lors du conseil des ministres, ce 23 avril 2026 de l’opération d’achat et de rachat de ce stock de riz local de l’interprofession de la filière riz.
Par cette opération, le gouvernement décide d’acquérir le stock invendu de 26 030 tonnes de riz détenu par l’interprofession riz en vue de la revente à la population à un prix accessible.
Pour réaliser cette opération l’Etat accordera à l’Office des Produits Agricoles du Mali (OPAM), une subvention pour la prise en charge des frais nécessaires à cette opération.
Pour le gouvernement, cette opération vise un triple objectif : soutenir la filière rizicole nationale, préserver le pouvoir d’achat des populations et assurer la stabilité du marché en période de soudure.
La filière riz reste un pilier stratégique de la sécurité alimentaire et de l’économie, représentant environ 5% du PIB. Deuxième producteur de cette céréale en Afrique, le Mali produit environ 2 millions de tonnes chaque année, essentiellement dans la zone Office du Niger, avec une consommation annuelle ayant atteint 2,7 millions de tonnes.
Le Mali dispose d’un potentiel de plus de 2 000 000 d’hectares de terres irrigables, dont environ 15% sont aménagés. Le pays ambitionne d’atteindre 5,5 millions de tonnes par an pour assurer l’autosuffisance et devenir un exportateur, à travers le programme national de riziculture intensive, dont le coût est estimé à 14 milliards FCFA.
Soumaïla Lah : « La démocratie s’est heurtée à des réalités structurelles profondes »
À l’occasion des 35 ans de la révolution du 26 mars 1991, le débat sur le bilan et l’avenir de la démocratie malienne est plus que jamais d’actualité. Entre espoirs déçus, crises institutionnelles et quête de refondation, l’analyste politique Soumaïla Lah livre son regard. Propos recueillis par Mohamed Kenouvi.
35 ans après mars 1991, quel bilan global faites-vous de la démocratie malienne aujourd’hui ?
Trente-cinq ans après la chute de Moussa Traoré, le Mali est à un tournant où l’héritage de mars 1991 est fortement questionné. Le pays est passé d’un espoir démocratique à une quête de souveraineté et de refondation, souvent sans bases solides. Il cherche encore un équilibre entre la nécessité d’un pouvoir fort pour stabiliser l’État et l’attachement aux libertés acquises en 1991. Le bilan est donc globalement mitigé.
Quels sont, selon vous, les principaux obstacles qui ont freiné l’enracinement d’une démocratie solide au Mali depuis 1991 ?
La démocratie s’est heurtée à des réalités structurelles profondes. Elle a souvent été perçue comme un outil de partage du pouvoir entre élites plutôt que comme un mécanisme au service du bien commun. Le faible taux d’alphabétisation a limité la compréhension des enjeux politiques, favorisant le populisme et l’influence des leaders religieux. À cela s’ajoute un sentiment d’injustice sociale qui a contribué aux crises, notamment les coups d’État de 2012 et 2020. Le principal problème reste l’incapacité du système à produire des résultats concrets pour les populations.
Peut-on dire que l’instabilité institutionnelle du Mali est une crise du modèle démocratique mis en place après mars 1991 ?
Oui. L’instabilité observée depuis 2012 traduit une rupture de confiance envers le modèle démocratique. Il ne s’agit pas seulement d’une crise de gouvernance, mais aussi de conception. La pratique politique a été assimilée à une logique d’intérêt financier et une partie de la population associe désormais la démocratie à la faiblesse de l’État. Cette perception a favorisé l’acceptation des interventions militaires de 2020 et 2021.
En bientôt 5 ans de pouvoir, quels sont selon vous les acquis majeurs du Président Assimi Goïta ?
On peut relever l’adoption de lois d’orientation et de programmation dans les secteurs de la défense, de la sécurité et de la justice, ainsi que des réformes dans le secteur minier. Toutefois, le bilan global est mitigé.
Quelles sont aujourd’hui les principales perspectives ou attentes des Maliens pour la suite de la Transition ?
Les attentes portent sur la sécurité, la dignité nationale et l’amélioration des conditions de vie. Si certains ont accepté la prolongation de la Transition, les résultats restent en deçà des espérances. Le défi est désormais de bâtir un système de gouvernance stable, sans retomber dans les dérives autoritaires du passé.
Remaniement : le ministère des Réformes reste, les questions aussi
Malgré la prolongation en 2025 de la transition pour 5 ans renouvelables et l’absence d’échéances électorales immédiates, le ministère délégué auprès du Premier ministre, chargé des réformes politiques et du soutien au processus électoral, a été maintenu lors du remaniement du 12 février 2026. Un choix qui suscite plusieurs interrogations.
Retour de l’Imam Mahmoud Dicko : Le plaidoyer religieux face aux crispations
La demande formulée par le Président du Haut Conseil islamique du Mali (HCIM), Chérif Ousmane Madani Haidara en faveur du retour au pays de l’Imam Mahmoud Dicko et d’autres exilés politiques a suscité de vives réactions au sein de l’opinion publique. Présentée comme un appel à la réconciliation nationale, cette initiative divise et relance le débat sur la place des acteurs religieux dans la sphère politique malienne.
La controverse trouve son origine dans la déclaration faite par Chérif Ousmane Madani Haidara le 12 janvier 2026, lors de la cérémonie de présentation des vœux de Nouvel An au Président de la Transition, le Général Assimi Goïta, au palais de Koulouba. À cette occasion, le Président du HCIM a publiquement sollicité des autorités la possibilité pour l’Imam Mahmoud Dicko de rentrer au Mali « en toute sécurité », estimant que ce dernier pourrait contribuer à la réconciliation nationale et à la sortie de crise.
Face à la vague de réactions suscitées par cette prise de position, Chérif Ousmane Madani Haidara est revenu sur ses propos le vendredi 16 janvier 2026, lors d’un sermon dans sa mosquée de Banconi. Il a tenu à clarifier sa démarche, affirmant qu’elle s’inscrivait dans une logique de dialogue inclusif, de cohésion sociale et de préservation de la paix. Le guide religieux a rappelé avoir à plusieurs reprises plaidé pour la libération d’imams et d’acteurs politiques détenus, estimant agir conformément à sa mission spirituelle.
Selon ses propres déclarations, Chérif Ousmane Madani Haidara a rencontré trois responsables des autorités de la Transition pour plaider le retour de son « grand frère », l’Imam Mahmoud Dicko. Il a également demandé des garanties afin que « rien ne lui arrive » à son retour, allant jusqu’à suggérer que Dicko puisse jouer un rôle de conseiller pour accompagner les efforts de sortie de crise.
Une initiative qui divise
Dans l’opinion publique, la sortie de Haidara a suscité des réactions contrastées, notamment sur les réseaux sociaux. Pour ses partisans, la démarche relève d’une volonté sincère de réconciliation nationale. Ils estiment que l’exclusion durable de figures influentes, religieuses ou politiques, ne peut qu’aggraver les fractures au sein de la société malienne.
Le journaliste et écrivain Dicko Seidina Oumar défend cette lecture. Selon lui, Chérif Madani parle en guide, en homme de foi conscient que les nations ne se relèvent pas durablement dans l’exclusion, mais dans l’addition des forces. Il ajoute que marginaliser des personnalités influentes revient à se priver de « ressources morales, sociales et humaines précieuses ».
À l’inverse, de nombreuses voix dénoncent une initiative jugée risquée. Certaines critiques accusent le Président du HCIM de complaisance envers une figure perçue comme politiquement clivante. D’autres y voient une atteinte potentielle au principe d’égalité devant la loi. Un analyste politique ayant requis l’anonymat reconnaît que le guide spirituel des Ançars agit « dans son rôle de responsable religieux », mais avertit que suivre ses demandes « revient à encourager l’impunité ».
Selon lui, « aucun Malien n’est au-dessus des lois nationales » et une décision politique ne doit pas interférer avec l’action de la justice. En effet, même s’il ne fait jusque-là pas l’objet de poursuites judiciaires, l’Imam Mahmoud Dicko, accusé à plusieurs reprises par les autorités de la Transition de mener des activités subversives, pourrait être à l’avenir traduit en justice.
Religion et politique : une frontière toujours floue
Au-delà de la question du retour de l’Imam Dicko, c’est une problématique plus profonde qui est soulevée : l’immixtion récurrente des acteurs religieux dans l’arène politique malienne. Depuis des décennies, les religieux jouent un rôle public significatif dans le pays. Leur influence dépasse souvent la sphère strictement spirituelle pour peser sur les choix politiques et sociaux.
Pour certains, cette influence peut favoriser la médiation et l’apaisement. Pour d’autres, elle comporte le risque de brouiller les frontières entre autorité spirituelle et pouvoir politique, au détriment de la laïcité et de la clarté institutionnelle.
Mohamed Kenouvi
Partis politiques : Une relance des activités en 2026 ?
L’annonce par le Président de la Transition de concertations nationales en 2026 autour de l’avant-projet de la nouvelle Charte des partis politiques ouvre une nouvelle séquence politique, attendue mais encore entourée d’incertitudes.
Près de huit mois après la dissolution des partis politiques, le débat sur leur avenir refait surface. Dans son discours du Nouvel An, le 31 décembre 2025, le Président de la Transition a annoncé que « l’année 2026 ouvrira le chantier des concertations nécessaires autour de l’avant-projet de loi déterminant les conditions de formation et d’exercice des activités des partis politiques ». Une déclaration qui relance les spéculations sur un éventuel retour encadré de l’activité partisane, dans un contexte politique profondément reconfiguré.
Si l’annonce marque un signal politique fort, elle ne signifie pas encore une reprise des activités. Le Chef de l’État évoque un avant-projet de charte et non un texte finalisé, laissant entendre un processus graduel, étalé dans le temps et dont l’issue dépendra largement du contenu des concertations à venir.
Des concertations sans partis ?
La principale interrogation porte sur la nature des acteurs appelés à participer à ces concertations. Les partis politiques, en tant que structures juridiques, n’existent plus officiellement. Dès lors, comment organiser des discussions sur leur avenir en l’absence de leurs représentants légaux ?
Pour plusieurs observateurs, une concertation véritablement inclusive supposerait non seulement la participation d’anciens acteurs politiques, mais aussi un climat politique apaisé permettant une expression libre et équilibrée.
Pour Sékou Niamé Bathily, ancien cadre du RPM dissous, le risque est celui d’une concertation « exclusive », menée « au nom des partis politiques mais en leur absence ». Il s’interroge ouvertement sur la crédibilité d’un tel exercice et sur la réelle volonté d’en faire une priorité politique, évoquant une annonce qui pourrait relever davantage de la gestion du temps que de l’urgence des réformes.
Cette réserve est partagée, de manière plus lapidaire, par d’autres anciens responsables. Hamidou Doumbia, de l’ancien parti Yelema, qualifie l’annonce de « non événement » et refuse tout commentaire. D’autres anciens acteurs politiques contactés ont également choisi le silence, signe d’un scepticisme ambiant et d’une profonde méfiance vis-à-vis du processus annoncé.
Du côté des autorités, la ligne officielle se veut plus inclusive. Dès le lendemain de la dissolution, le ministre délégué chargé des Réformes politiques, Mamani Nassiré, avait assuré lors d’un point de presse, le 14 mai 2025, que « toutes les personnalités qui peuvent contribuer à élaborer une bonne loi » seraient associées, « y compris les anciens acteurs politiques ». Reste à savoir sous quelle forme et avec quel poids réel.
Une crédibilité conditionnée à l’inclusivité
Toutefois, la question de la décrispation politique, notamment le sort des responsables politiques toujours en détention, reste absente du discours officiel, alors qu’elle conditionne largement toute dynamique de réconciliation et de dialogue crédible.
Pour l’analyste politique Dr Jean-François Marie Camara, enseignant-chercheur à l’Université des Sciences juridiques et politiques de Bamako, l’initiative présidentielle va dans le bon sens. Les partis politiques, rappelle-t-il, « sont indispensables à la vie d’un État, surtout dans le cadre de la gouvernance démocratique ». Mais il pose une condition claire : sans implication des anciens partis dissous et de la société civile, les concertations risquent de manquer de crédibilité.
Selon lui, le débat devra porter à la fois sur la forme – qui participe et comment – et sur le fond, c’est-à-dire la philosophie même de la future Charte. Une discussion limitée à des experts ou à des personnalités choisies pourrait difficilement produire un consensus national durable.
À ce stade, ni les modalités précises ni les termes de référence des concertations annoncées pour 2026 n’ont été rendus publics, alimentant les incertitudes et les conjectures.
Cette réflexion s’inscrit également dans le sillage de l’audit conduit par la Cour suprême du Mali sur le financement public des partis politiques, qui a mis en lumière plus de 24 milliards de francs CFA alloués entre 2000 et 2018, ainsi que d’importantes insuffisances en matière de transparence et de reddition des comptes.
Vers une refondation profonde
Sur le fond, plusieurs signaux laissent penser que la relance éventuelle des partis ne se fera qu’au prix de conditions drastiques. Les recommandations formulées par les forces vives de la Nation lors des consultations d’avril 2025 pourraient largement inspirer la future Charte. Elles vont d’un durcissement des critères de création à un contrôle renforcé du fonctionnement interne des partis.
Parmi les propositions les plus marquantes figurent la réduction drastique du nombre de partis, l’instauration d’une enquête de moralité, une caution financière élevée pour la création, l’obligation de représentations régionales effectives ou encore l’exigence de la déclaration de biens des membres fondateurs des partis.
Autant de mesures qui dessinent un paysage politique plus resserré et plus contrôlé, dont la viabilité dépendra de l’inclusivité du processus et de sa capacité à s’inscrire dans une dynamique d’apaisement durable.
Mohamed Kenouvi
Un an à la Primature : Bilan nuancé pour Abdoulaye Maïga
Un an après sa nomination, Abdoulaye Maïga dirige la Primature avec un style axé sur la discipline et l’action de terrain. Cette année a été marquée par des réformes en cours et par la gestion de tensions énergétiques et politiques persistantes.
Nommé Premier ministre le 21 novembre 2024, Abdoulaye Maïga avait déjà occupé cette fonction par intérim du 21 août au 5 décembre 2022, durant l’indisponibilité médicale de Choguel Maïga. Cette première expérience a contribué à sa connaissance du poste et à la continuité administrative observée lors de sa prise de fonction officielle.
Sa première année s’articule autour du Programme d’Action du Gouvernement 2025 – 2026 (PAG), adopté par le Conseil national de transition (CNT) le 19 mai 2025. Ce document s’appuie sur huit missions prioritaires définies par le Président de la Transition : défense et sécurité, réformes institutionnelles, gouvernance et lutte contre la corruption, relance économique, amélioration des services sociaux de base, cohésion sociale, diplomatie et organisation d’élections transparentes. En matière de suivi, les données communiquées pour le premier semestre 2025 mentionnent 57 activités réalisées, 57 en cours et 18 non exécutées.
Sur le plan sécuritaire, les forces nationales, appuyées par l’Alliance des États du Sahel (AES), ont annoncé la sécurisation de plusieurs axes et la neutralisation de nombreux combattants. Malgré ces opérations, certaines zones du pays demeurent exposées à des incidents récurrents, avec des effets sur l’approvisionnement, les transports et certaines activités économiques.
Par ailleurs, l’Exécutif met en avant une dynamique axée sur la souveraineté économique, avec la révision du cadre minier, des discussions avec les sociétés aurifères et des investissements annoncés dans les infrastructures, l’énergie et la santé. La Primature indique avoir consacré une part importante de son fonds de souveraineté aux actions sociales.
Le Premier ministre a multiplié les missions dans les régions pour suivre des projets et échanger avec les populations. Cette présence régulière sur le terrain contraste avec le style plus politique de son prédécesseur et s’inscrit dans une approche administrative et alignée sur les orientations présidentielles.
Des tensions
L’adoption de la Charte nationale pour la Paix et la Réconciliation nationale, le 30 juillet 2025, constitue un autre jalon du mandat. Le texte fixe un cadre de référence pour les politiques relatives à la paix, la cohésion, la réconciliation et l’unité nationale. Sa mise en œuvre opérationnelle se poursuit dans plusieurs départements sectoriels, avec des initiatives à différents niveaux territoriaux.
Cette première année a aussi été marquée par de fortes difficultés. Depuis juillet 2025, Bamako et plusieurs localités subissent de longues coupures d’électricité, EDM-SA ayant réduit l’activité de certaines centrales faute de carburant, avec des fournitures limitées à environ six heures par jour. Le pays a également connu des pénuries de carburant, des rationnements et une hausse des prix, touchant les transports, la chaîne du froid, les petites industries et le quotidien des ménages.
Hausse du coût de la vie
Par ailleurs, le coût de la vie constitue un autre point sensible. La combinaison des difficultés logistiques, des tensions sur l’énergie, de l’inflation régionale et des perturbations de la chaîne d’approvisionnement exerce une pression notable sur les ménages. Plusieurs mesures de soutien ont été annoncées, mais la situation économique continue d’être un défi majeur.
Selon l’analyste Moulaye Sidibé, la présence régulière du Premier ministre dans les régions n’a pas compensé l’effet des difficultés énergétiques, qui « altèrent fortement la perception de l’action publique ». La juriste Fatoumata Konaté souligne que les réformes engagées en 2025 ont profondément reconfiguré le paysage politique. Pour le politologue Amadou Sabaly, ce style de gouvernance, fondé sur l’exécution, reste fortement contraint par le contexte économique et sécuritaire.
Sur le plan institutionnel, la dissolution des partis et associations politiques en mai 2025, ainsi que l’abrogation de la charte qui les régissait, a recentré l’action publique autour des institutions de la Transition. Les autorités invoquent l’ordre public, tandis que la mesure réduit le pluralisme organisé.
Dans un paysage politique désormais dépourvu de partis et sans échéances électorales annoncées, la suite du mandat d’Abdoulaye Maïga s’inscrit dans une dynamique où l’Exécutif occupe seul le terrain. Les prochains mois seront marqués par plusieurs chantiers sensibles, notamment la poursuite des réformes institutionnelles, la gestion de la crise énergétique, les tensions sécuritaires, ainsi que les dossiers diplomatiques ouverts au sein de la Confédération des États du Sahel. Autant d’enjeux qui détermineront la capacité du Premier ministre à consolider l’action gouvernementale dans un contexte où l’espace politique, économique et sécuritaire est sous forte pression.
Légitimités Traditionnelles : Une œuvre inachevée pour la paix
Cette année, la Journée nationale des légitimités traditionnelles, célébrée chaque 11 novembre depuis son instauration par décret en 2022, est passée presque inaperçue, malgré sa promesse de renforcer le rôle des autorités traditionnelles dans la réconciliation nationale. Si cette reconnaissance symbolique est un pas en avant, elle demeure insuffisante face à la réalité du terrain, où leur autorité reste souvent marginalisée.
Les légitimités traditionnelles maliennes, bien que célébrées et reconnues par l’État, n’ont toujours pas un cadre juridique et fonctionnel solide dans la gestion de la paix et de la réconciliation. Leur contribution est déterminante mais leur capacité à agir efficacement demeure encore limitée. Cette réalité a été soulevée par plusieurs acteurs de terrain, qui estiment que malgré le décret de 2022 leur rôle est encore insuffisamment valorisé.
Si la Journée nationale des légitimités traditionnelles, instaurée par décret en 2022 et célébrée chaque 11 novembre, marque un tournant symbolique, elle souffre cependant d’une insuffisance d’explications sur son objectif concret. Selon Mohamed Ben Chérif Diabaté, expert en gouvernance traditionnelle, cette initiative aurait gagné en légitimité si elle avait été accompagnée d’une sensibilisation plus approfondie des populations. La diversité culturelle et régionale du Mali nécessite en effet une approche plus inclusive et plus explicite pour garantir son efficacité. De plus, il rappelle que cette reconnaissance ne suffit pas à restaurer l’autorité réelle des légitimités traditionnelles, souvent fragilisées par un manque de ressources et un rôle réduit à celui de simples relais administratifs.
Cadre flou
Les textes législatifs tels que l’article 179 de la Constitution de 2023 et la Charte nationale pour la paix de 2025 évoquent leur reconnaissance, mais aucun cadre juridique précis ne leur confère un pouvoir réel dans la gouvernance ou la résolution des tensions locales. L’Accord d’Alger de 2015, qui les avait intégrées dans le processus de médiation, a perdu de son efficacité en janvier 2024, laissant place à une incertitude croissante quant à leur rôle dans les mécanismes de paix.
Les légitimités traditionnelles occupent une place stratégique dans la société malienne, mais leur rôle reste flou faute de cadre juridique solide. Leur autorité, bien que reconnue par l’État, est souvent éclipsée par l’absence de moyens adaptés pour agir. Les chefs traditionnels, qui exercent un pouvoir informel mais essentiel dans les communautés rurales, sont souvent réduits à des rôles administratifs de peu d’envergure. Ils sont pourtant vus par la population comme un « fusible » permettant de prévenir l’explosion de tensions sociales. Comme l’explique Mohamed Ben Chérif Diabaté, ces autorités représentent un espoir pour la population malienne, qui les consulte fréquemment pour résoudre les conflits avant qu’ils ne dégénèrent. Le président du Conseil Supérieur des Imiticha, El Hassan Ag Elmehdi, souligne que les légitimités traditionnelles, bien que profondément ancrées dans l’histoire du Mali, ont été marginalisées par les politiques de centralisation, ce qui a affaibli leur autorité dans les processus de médiation.
Exemples réussis sous d’autres cieux
Les exemples d’autres pays africains montrent que les légitimités traditionnelles peuvent être un atout pour la paix et la réconciliation, à condition qu’elles soient intégrées dans un cadre juridique formel. En Afrique du Sud, la Constitution de 1996 a accordé un rôle aux chefs traditionnels, leur permettant de participer aux décisions concernant les terres et les affaires communautaires. De même, au Ghana, les Houses of Chiefs jouent un rôle crucial dans les négociations de paix. Ces exemples montrent qu’un cadre légal clair et un soutien constant permettent à ces autorités de jouer un rôle central dans la gouvernance et la réconciliation.
Malgré leur rôle fondamental, la légitimité de ces autorités est contestée, notamment dans un contexte où les jeunes générations semblent se détourner des valeurs traditionnelles au profit de modèles plus modernes. L’évolution rapide de la société malienne et les influences extérieures, notamment numériques, ont créé un fossé entre les générations. Le Chef de quartier de Fadjiguila à Bamako, Abdou Diarra, souligne cependant que de nombreux jeunes reviennent vers leurs racines lorsque l’État reconnaît et soutient l’importance de la tradition. Cette évolution pourrait offrir un terrain fertile pour restaurer le lien intergénérationnel et renforcer la place des autorités traditionnelles. Abdou Diarra insiste sur le fait que la reconnaissance des légitimités traditionnelles doit être accompagnée de mesures concrètes, comme la mise à disposition de moyens matériels et logistiques pour qu’elles puissent remplir efficacement leur rôle de médiation.
Modernité et tradition
El Hassan Ag Elmehdi, Président du Conseil Supérieur des Imiticha, abonde dans ce sens en rappelant que les légitimités traditionnelles sont plus anciennes que les États modernes et ont toujours joué un rôle important dans la gestion des conflits. Cependant, leur autorité a été affaiblie par des politiques de centralisation, qui ont marginalisé ces leaders, les transformant souvent en simples relais de l’administration centrale. Pour qu’elles jouent leur rôle historique dans la médiation et la réconciliation, Ag Elmehdi appelle à une revalorisation de leur fonction à travers des réformes administratives et politiques. Il souligne également la nécessité de leur donner des moyens d’action et de leur conférer un véritable pouvoir d’intervention.
Les chefs traditionnels, comme l’Imam Salia Sanogo, Conseiller du Chef de quartier de Fadjiguila, mettent également l’accent sur l’importance du dialogue dans la résolution des conflits. Selon lui, leur rôle de médiateur est essentiel dans la restauration de la paix, surtout au niveau local. L’Imam note que la reconnaissance des légitimités traditionnelles par l’État et la mise en place d’espaces de dialogue intergénérationnels sont des éléments cruciaux pour garantir la stabilité sociale et le respect des coutumes. Dans ce contexte, la création de cadres de concertation nationale, comme le propose Mohamed Ben Chérif Diabaté, apparaît comme une solution potentielle pour renforcer leur efficacité et leur intégration dans les mécanismes de gouvernance.
N’tji Diarra, Conseiller communal de la Jeunesse en Commune I, souligne quant à lui l’importance de redonner de la place aux légitimités traditionnelles, en particulier dans un contexte où les structures modernes ont marginalisé ces autorités. Il note que la reconnaissance du Président de la Transition a permis un retour progressif des valeurs traditionnelles dans le débat public, mais qu’il est nécessaire d’aller plus loin. Pour cela, N’tji Diarra plaide pour l’utilisation des espaces de dialogue modernes, tels que les radios communautaires, les plateformes numériques et les réseaux sociaux, afin de mieux transmettre les valeurs traditionnelles et de renforcer la transmission intergénérationnelle. L’État, selon lui, doit appuyer ces initiatives pour faciliter ce retour aux racines culturelles.
Défis persistants
La réconciliation entre les générations et la réhabilitation du rôle des légitimités traditionnelles passent également par la formation continue de ces leaders. Comme le souligne M. Diabaté, la formation en médiation, gestion des conflits et cohésion sociale est indispensable pour que ces autorités puissent exercer pleinement leur rôle de réconciliation. De son côté, M. Ag Elmehdi va plus loin en proposant l’instauration d’un cadre juridique pour coordonner l’action des légitimités traditionnelles, pour leur permettre ainsi de mieux structurer leurs interventions et de participer activement aux processus de gouvernance et de réconciliation nationale.
Les légitimités traditionnelles, malgré leur statut symbolique, ont un rôle clé à jouer dans la paix et la réconciliation au Mali. Toutefois, leur pleine reconnaissance passe par une révision du cadre juridique qui les encadre et par un soutien institutionnel renforcé. Si l’État souhaite véritablement capitaliser sur le potentiel des chefs traditionnels pour renforcer la cohésion sociale et restaurer la confiance entre les communautés, il est impératif de leur fournir les moyens nécessaires pour tenir ce rôle central. En l’absence de ces ajustements, leur influence restera limitée à des fonctions administratives et la réconciliation sociale, pourtant indispensable à la paix, sera inachevée.
Massiré Diop
Rapport SIGRH : 36 151 agents non identifiés
Le processus de réalisation du Système Intégré de Gestion des Ressources Humaines des fonctions publiques de l’État et des collectivités territoriales (SIGRH) s’est achevé par la remise au chef de l’Etat du rapport SIGRH. De 2022 à 2024, il a permis le recensement de 158 317 agents de l’État et des collectivités, parmi lesquels 122 166 ont été identifiés physiquement et biométriquement. En revanche, 36 151 agents ne se sont pas présentés, représentant 4,57 % de la masse salariale, soit 48,28 milliards de FCFA par an.
La salle de banquets du palais de Koulouba a abrité, vendredi 15 Août 2025, la cérémonie de remise du rapport d’exécution du SIGRH au président de la transition Assimi GOÏTA par le ministre de la Refondation de l’État, chargé des Relations avec les institutions, en présence des membres du gouvernement et du président du CNT.
La remise de ce document est la suite de l’initiative entreprise par les autorités pour la modernisation de l’administration publique. Son plan d’étude repose sur trois phases : Le recensement à l’aide de fiches individuelles ; l’enrôlement biométrique à travers tout le pays, y compris les zones difficiles d’accès et les missions diplomatiques et l’intégration des données dans un logiciel conçu et hébergé au Mali, financé sur fonds nationaux. Selon le Président de la Transition, ce projet est une recommandation pour combler l’absence d’informations fiables sur les effectifs des fonctionnaires, sur la mise à jour insuffisante, sur le manque d’interconnexion entre services et de l’absence de mécanismes unifiés de gestion salariale. Face à ce fléau, il avait instruit la création d’un système intégré, sécurisé et basé sur des données biométriques.
Absences à justifier
Mme MAÏGA Fatoumata Housseni MAÏGA, membre du comité technique a mis en lumière les atouts de cette nouvelle plateforme, en insistant sur son rôle dans la modernisation de la gestion des ressources humaines. Parmi les fonctionnalités clés : un fichier unique des salaires pour plus de transparence, une interconnexion des services RH pour un meilleur suivi, des données fiables pour anticiper les besoins en personnel, et un pilotage renforcé du capital humain. Elle a également annoncé son évolution prochaine, notamment dans la gestion des concours administratifs, afin de simplifier et fluidifier les processus de recrutement dans la fonction publique.
Sans pourtant qualifier les absents de fictifs, le Ministre de la refondation, Bakary Traoré a ordonné aux agents ciblés de se régulariser dans un délai de trois mois avant toute sanction. A rappeler que le SIGRH est né des recommandations fortes des Assises nationales de la refondation et s’inscrit dans le plan d’action du gouvernement.
Joseph Amara DEMBELE
Transition : 5 ans après, quel bilan ?
Depuis le coup d’État du 18 août 2020, le Mali vit une transition charnière, marquée par des bouleversements politiques, des choix stratégiques majeurs et des mutations profondes dans les domaines sécuritaire, économique, socio-politique et de gouvernance. Cinq ans après, le bilan reste contrasté, entre acquis indéniables et insuffisances persistantes.
Débutée officiellement en septembre 2020, avec l’investiture du Colonel-major à la retraite Bah Ndaw à la Présidence, la première phase de la Transition s’est étendue jusqu’au coup de force de mai 2021, qui a porté le Colonel Assimi Goïta, alors Vice-président chargé des questions de Défense et de Sécurité, à la tête de l’État.
Ces huit premiers mois n’ont pas connu de réalisations majeures, si ce n’est la mise en place des organes institutionnels de la Transition. Depuis mai 2021, une nouvelle dynamique a été engagée, avec un recentrage des priorités sur la Défense, la souveraineté économique et la refondation politique.
Reconquête territoriale et montée en puissance des FAMa
Dès sa prise de fonction, le Président de la Transition, Assimi Goïta, a donné pour instruction de « remettre l’armée sur pied ». La priorité accordée à la Défense s’est traduite par le recrutement de 9 500 personnels supplémentaires, toutes catégories confondues, afin de répondre aux engagements opérationnels et de stabiliser les zones autrefois contrôlées par les groupes armés terroristes.
Selon le ministre de la Défense, Sadio Camara, la situation sécuritaire du pays est « totalement sous contrôle ». « Le Mali est capable de contrôler son ciel, ses frontières et d’assumer ses choix. »
Pour sa part, le Premier ministre Abdoulaye Maïga affirme : « en 2012, nous avons perdu plus de 70% de notre territoire au profit des groupes terroristes. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Peu de pays peuvent se targuer d’une telle inversion de tendance en deux ou trois ans ».
Des efforts ont été portés sur la modernisation des infrastructures militaires, l’implantation stratégique sur le territoire et l’acquisition d’équipements militaires : avions de combat, drones, véhicules tactiques blindés, engins logistiques et ambulances.
Malgré ces avancées, les attaques persistent le long des axes routiers et dans certaines zones urbaines. Les autorités reconnaissent ces incursions, tout en estimant qu’elles ne sont que « des tentatives de marquer une présence » de groupes terroristes « presque en fin de vie », selon les mots de Sadio Camara. L’amélioration de la sécurité reste toutefois un objectif prioritaire du Plan d’action gouvernemental.
Réformes et controverses
Sur le plan institutionnel, la Transition a vu, entre autres réformes, l’adoption d’une nouvelle Constitution, la création de l’Autorité indépendante de gestion des élections (AIGE) et une nouvelle Loi électorale.
En mai 2025, la dissolution de tous les partis politiques a provoqué une vive controverse, suivie de la saisie des juridictions nationales par certains responsables des formations dissoutes, dont les jugements sont prochainement attendus.
Le Premier ministre Abdoulaye Maïga s’en défend : « il n’y a aucune volonté de porter un coup au multipartisme, qui est consacré par la Constitution. Il s’agit de mieux encadrer le monde politique ».
Parallèlement, des organisations de défense des droits humains dénoncent un rétrécissement de l’espace démocratique, évoquant des arrestations extrajudiciaires et des détentions d’opinion.
Par ailleurs, la lutte contre la corruption a été érigée en priorité. Des procès sur les questions de détournement et de corruption ont été tenus, parmi lesquels l’affaire de l’achat de l’avion présidentiel et des équipements militaires, où les principaux accusés ont été condamnés.
Une Stratégie nationale, avec son Plan d’actions 2023-2027 met l’accent sur la prévention et la sensibilisation, mais aussi sur la répression. Les rapports d’audit sont désormais transmis systématiquement au Pôle économique et financier et une Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis a été créée.
Résilience économique et réformes structurelles
Selon le ministre de l’Économie et des Finances, Alousséni Sanou, « l’économie du Mali se porte bien », avec un taux d’inflation de 3,2%, le deuxième taux le plus bas de la sous-région. A l’en croire, le chômage est passé de 6,5% en 2020 à 3,5% en 2024. L’institut national de la statistique (INSTAT) explique que ce taux bas est le « reflet d’une économie dominée par le secteur informel et l’agriculture de subsistance, qui absorbe une grande partie de la main-d’œuvre, même si les emplois générés sont souvent précaires et peu rémunérés »
L’État a maintenu un effort massif de subventions, notamment à l’Énergie du Mali (461 milliards de francs CFA entre 2021 et 2024), aux sociétés de production de ciment, à la transformation du blé et aux produits pétroliers.
La relance de la filière coton a constitué un levier majeur. En réglant les impayés de 69 milliards de francs CFA et en fixant un prix incitatif (De 290 à 300 francs CFA/kg), le gouvernement a permis à la Compagnie malienne pour le développement du textile (CMDT) d’atteindre une production record de 795 000 tonnes en 2021-2022. Quatre millions de Maliens vivent directement de cette filière, qui a retrouvé son rôle moteur dans l’économie nationale. Toutefois la campagne cotonnière 2025-2026 est minée par des retards de paiements, des livraisons d’intrants insuffisantes et une nouvelle invasion de jassides.
D’autres entreprises en difficulté ont été relancées, comme la COMATEX et l’UMPP, avec des injections financières ciblées. Le Fonds de garantie pour le secteur privé est passé de 20 à 28 milliards de francs CFA, permettant de générer 150 milliards de crédits et de créer 17 000 emplois.
En dépit des indicateurs économiques au vert, une grande partie de la population malienne reste confrontée à des difficultés au quotidien. Selon un ancien responsable politique, les maux dont se plaignaient les Maliens sous le régime d’IBK sont toujours d’actualité. « Les Maliens se plaignaient de la cherté de la vie et d’un pouvoir d’achat insuffisant. Aujourd’hui, ces difficultés persistent et leurs charges ont largement augmenté avec la flambée des prix », déplore-t-il.
Un secteur minier stratégique
Le secteur minier a connu une réforme majeure, avec l’adoption en 2023 d’un nouveau Code minier et d’une loi sur le Contenu local. L’État a désormais la possibilité de détenir jusqu’à 30% des actions dans les nouveaux projets miniers, auxquels s’ajoutent 5% pour le secteur privé national.
Ce changement a permis d’accroître les recettes publiques. « Nous sommes passés de 235,5 milliards à 767,4 milliards de recettes, soit un gain de 531,9 milliards », se félicite Alousseini Sanou. La création en 2022 de la Société de recherche et d’exploitation des ressources minérales du Mali (SOREM) a ouvert la voie à la relance des mines déjà acquises, comme celles de Morila, Yatéla et Tassiga.
Le pays a inauguré en décembre 2024 la mine de lithium de Goulamina, où 85 000 tonnes ont déjà été produites et 35 000 exportées. La mine de Bougouni est en phase finale de préparation. En juin 2025, la première pierre d’une raffinerie nationale d’or d’une capacité de 200 tonnes par an a été posée, l’État y détenant 62% du capital, afin de contrôler la production aurifère et sa traçabilité.
Crise énergétique et efforts de relance
Depuis 2022, le Mali traverse une crise énergétique sans précédent, qui a lourdement pesé sur les entreprises dans plusieurs domaines et sur le secteur informel. Cependant, depuis le mois de mars 2025, une amélioration sensible de la fourniture électrique a été constatée, avec 12 à 19 heures d’électricité par jour contre 6 heures auparavant.
À la base de cette amélioration se trouvent les subventions continues de l’État à Énergie du Mali (EDM-SA), mais aussi, et surtout, l’instauration de taxes pour le Fonds de soutien aux infrastructures de base et de développement social. Trois centrales solaires sont également en construction à Safo, Sanankoroba et Tiakadougou Dialakoro depuis mai 2024, mais accusent du retard. « Les difficultés rencontrées sont indépendantes de notre volonté, mais nos objectifs seront atteints », promet le Premier ministre, qui évoque aussi le développement futur de l’énergie nucléaire.
Bilan contrasté
Au terme de cinq années de transition, le Mali a enregistré des avancées notables, notamment dans la reconquête territoriale, le renforcement de l’armée, la réforme du secteur minier et la relance de filières économiques stratégiques comme le coton. La baisse du chômage et la stabilité relative des indicateurs macroéconomiques témoignent d’une certaine résilience.
Cependant, des défis majeurs subsistent, alors que la Transition a été prolongée de cinq ans, renouvelable autant de fois que nécessaire jusqu’à la pacification du pays. Les attaques terroristes continuent de perturber la vie quotidienne, la crise énergétique n’est pas complètement résolue et les restrictions des libertés inquiètent une partie de la société civile et des partenaires extérieurs.
Mohamed Kenouvi
Partis politiques : La bataille judiciaire post dissolution se poursuit
Les procédures judiciaires engagées par les partis politiques dissous par décret présidentiel le 13 mai dernier se poursuivent devant les juridictions nationales. Les premiers jugements sont attendus fin août.
Après deux reports, le Tribunal de Grande instance de la Commune I du District de Bamako a finalement tenu le 4 août 2025 l’audience de fond sur la requête visant l’annulation des textes portant dissolution des partis politiques.
Lors de cette audience, les avocats ont axé leurs plaidoiries sur les « violations de la Constitution du 22 juillet 2023, de la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples », ainsi que sur la « jurisprudence » des Cours suprême et constitutionnelle du Mali.
Ils ont demandé la suspension des effets de la dissolution à titre de mesure conservatoire, en attendant que la Cour constitutionnelle ne statue sur l’affaire. Les représentants du Contentieux de l’État ont, quant à eux, soulevé « l’incompétence » du tribunal à juger cette affaire. Celle-ci a été mise en délibéré pour jugement le 25 août 2025.
En parallèle, le Tribunal de grande instance de la Commune VI reprendra également l’examen d’un recours similaire. Après le renvoi vers la Chambre de jugement le 29 juillet dernier, une nouvelle audience est prévue pour le 26 août prochain.
Des recours sur plusieurs fronts
D’autres juridictions, notamment celles des Communes III, IV et V, qui ont également été saisies, ont déclaré leur incompétence dans cette affaire. Les avocats ont déféré ces décisions devant la Cour d’appel de Bamako, afin qu’une autorité judiciaire supérieure puisse trancher sur la recevabilité de ces recours.
Le dossier est également pendant devant la Section administrative de la Cour suprême, où une requête a été transmise à l’État. Le pool d’avocats attend le mémoire en défense du gouvernement, indispensable pour faire avancer la procédure.
Malgré les lenteurs et les obstacles, les avocats des partis dissous réaffirment leur engagement. « Nous gardons foi en la justice de notre pays », ont-ils indiqué dans un communiqué de presse publié le 5 août. « À elle de confirmer que nous ne sommes pas de doux rêveurs, en se rappelant qu’elle a été une actrice majeure de l’instauration de l’État de droit au Mali », poursuit le communiqué.
Le jugement du 25 août en Commune I, suivi des autres décisions à venir, pourrait ouvrir un nouveau chapitre dans ce bras de fer entre anciens partis politiques et autorités de la Transition.
Mohamed Kenouvi
Charte nationale pour la paix – Accord pour la paix : Deux trajectoires pour une même quête
Depuis près d’une décennie, le Mali cherche une solution durable à ses crises. Entre l’Accord pour la paix et la réconciliation issu du processus d’Alger de 2015, rejeté en 2024, et la Charte nationale pour la paix, adoptée en 2025, deux approches divergentes incarnent la quête malienne de stabilité et de réconciliation. La seconde sera-t-elle en mesure de combler les lacunes de la première?
Signé en 2015, ce qu’il est convenu d’appeler « Accord d’Alger » visait à pacifier le nord du Mali en impliquant le gouvernement et deux coalitions armées, à savoir la CMA (Rébellion) et la Plateforme (Pro État). Il s’inscrivait dans un cadre international robuste, orchestré par l’Algérie et soutenu par l’ONU, l’Union africaine, l’Union européenne, la CEDEAO, l’OCI et plusieurs puissances. Ce pacte reposait sur une régionalisation avancée, un plan structuré de Désarmement, Démobilisation et Réinsertion (DDR), un mécanisme de gouvernance sécuritaire mixte, ainsi qu’un programme économique ambitieux, financé en partie par un fonds fiduciaire international. Il renforçait également la représentativité des populations du nord dans les institutions nationales et reconnaissait la diversité culturelle du pays. Pour garantir son exécution, il avait mis en place un Comité de Suivi de l’Accord (CSA), composé de toutes les parties signataires, de la médiation internationale et des partenaires techniques et financiers (PTF). Le CSA était chargé de suivre les étapes, d’arbitrer les différends et de proposer des solutions de mise en œuvre. Il comptait également plusieurs sous-comités spécialisés sur les volets politique, sécuritaire et économique. Ce mécanisme de suivi, inédit dans les précédents processus maliens, visait à encadrer le respect mutuel des engagements.
Malgré ce dispositif étayé, l’Accord a patiné, miné par l’insécurité persistante, la méfiance entre les parties signataires, la fragmentation des groupes armés et la complexité bureaucratique de son application. Moins de 30% de ses dispositions ont été mises en œuvre, selon les derniers rapports indépendants. Le Comité de Suivi de l’Accord (CSA), créé pour en superviser l’exécution, s’est progressivement enlisé et les réunions ont été boycottées ou interrompues à plusieurs reprises. En janvier 2024, le gouvernement de transition a annoncé sa dénonciation officielle de l’accord, estimant qu’il n’était plus adapté aux évolutions du terrain ni aux nouvelles aspirations du peuple malien.
Voie endogène
En rupture avec ce modèle internationalisé, la Charte nationale pour la paix et la réconciliation, adoptée en juillet 2025, propose une voie endogène, fondée sur les traditions socioculturelles maliennes, le retour à l’autorité de l’État et un engagement civique renouvelé. Elle n’est pas un traité entre belligérants mais un texte de principes structurés autour de la souveraineté nationale, de la justice sociale, de la moralisation de la vie publique et de la promotion d’un Islam enraciné, tolérant et républicain. L’approche valorise les mécanismes coutumiers, le rôle des Cadis, la médiation communautaire, la parenté à plaisanterie et les solidarités locales comme socles de la reconstruction du lien social.
Cette Charte, fruit du Dialogue inter-maliens organisé entre février et mai 2024, s’inscrit dans une démarche de réappropriation nationale. Elle n’a été négociée avec aucune partie armée ni encadrée par une médiation extérieure. Le processus de rédaction, conduit par une Commission nationale, a exclu les formations politiques suspendues, la majorité des mouvements signataires de l’Accord d’Alger et les représentants des groupes armés jihadistes. Ce qui alimente les critiques sur son manque d’inclusivité. Des groupes comme la filiale sahélienne d’Al-Qaïda (JNIM) ont rejeté le document, évoquant une initiative unilatérale, sans interlocuteur ni compromis.
Énormes différences
Sur le fond, la Charte se distingue de l’Accord par l’accent mis sur des valeurs immatérielles. Elle engage la nation autour des principes de tolérance, de pardon, d’écoute mutuelle et de réconciliation. Elle met en avant la cohésion nationale, la réforme morale de l’administration, la promotion de la culture, de la mémoire collective et d’une gouvernance sobre et responsable. Elle va plus loin que l’Accord sur certains aspects éthiques et civiques, en tentant de refonder la paix à partir de l’intérieur, sans dépendance vis-à-vis d’acteurs étrangers. À la différence de l’Accord, la Charte ne traite pas de la représentativité territoriale dans les institutions nationales, ni de la réforme constitutionnelle, ni du statut des régions du Nord. Elle ne fait pas non plus mention d’un calendrier de mise en œuvre, d’indicateurs de suivi ou d’engagements budgétaires contraignants. Certains observateurs y voient une faiblesse, d’autres le choix assumé d’alléger les procédures pour favoriser l’appropriation sociale.
Mais elle est plus limitée sur les mécanismes tangibles de sortie de crise. Contrairement à l’Accord de 2015, elle ne prévoit aucun programme explicite de DDR, aucun quota d’intégration dans l’armée ou plan de réintégration structurée des ex-combattants et ne mobilise aucun financement international. Aucun cadre n’est défini pour un dialogue direct avec les principaux groupes armés actifs, comme le GSIM ou l’EIGS. En parallèle, un volet du DDR a été relancé par l’État malien début 2025. Ce processus, distinct de celui prévu dans l’Accord, vise l’intégration de 3 000 ex-combattants dits « républicains », 2 000 dans l’armée nationale et 1 000 dans des programmes d’insertion civile. Bien qu’il ne soit pas directement rattaché à la Charte nationale, ce programme traduit une volonté des autorités de réintégrer certains groupes armés dans une logique nationale, sans médiation étrangère ni négociation avec les groupes jihadistes. Par contraste, le DDR de l’Accord envisageait l’intégration de 21 000 ex‑combattants, en deux vagues successives de 13 000 puis de 8 000, dans les forces armées et la réinsertion socio-économique.
Double défi
La Charte pose ainsi donc un double défi, à savoir celui de son financement autonome et celui de son appropriation collective, dans un contexte marqué par la fragmentation de l’espace national et la défiance envers les institutions de la Transition. Sa mise en œuvre repose entièrement sur l’engagement de l’État, des collectivités, des communautés et des leaders religieux, sans levier externe de pression ni garantie internationale.
Ce changement de paradigme illustre deux visions. L’une, diplomatique et multilatérale, basée sur la négociation entre acteurs armés et institutions étatiques; l’autre, politique et culturelle, centrée sur une refondation interne portée par les Maliens eux-mêmes. L’Accord offrait une architecture ambitieuse, juridiquement encadrée, mais sa mise en œuvre a souffert de rivalités, d’ambiguïtés et de divergences d’interprétation. La Charte, plus légère institutionnellement, cherche à rétablir le lien civique et le pacte moral entre l’État et ses citoyens, sans répondre directement à la réalité des armes.
De plus, les risques liés à la Charte résident dans ses ressources limitées, l’absence d’appui logistique ou financier externe et l’exclusion de certains acteurs clés du terrain. Pourtant, elle incarne une volonté forte de réaffirmer la souveraineté nationale, de reconstruire la confiance interne et de construire un modèle de paix enraciné dans le patrimoine moral, religieux et coutumier du Mali.
Attentes non comblées
Dans plusieurs localités du nord et du centre, des populations expriment encore des attentes vis-à-vis de promesses restées inachevées depuis l’Accord de 2015, notamment en matière de sécurité, d’accès aux services de base et de développement local. La Charte, qui insiste sur la réconciliation nationale, est encore peu connue dans certaines zones rurales, malgré des efforts de sensibilisation. Cette asymétrie de réception souligne les défis liés à la vulgarisation et à l’appropriation d’un document conçu au sommet de l’État.
La trajectoire malienne reste en cours de définition. Elle est partagée entre la mémoire encore vive d’un cadre diplomatique structuré mais inachevé et l’émergence d’une architecture nationale recentrée sur les ressorts internes de cohésion. Les repères évoluent. La manière dont ces deux démarches s’inscrivent dans le vécu des populations, la capacité des institutions à en porter l’esprit et surtout l’évolution des dynamiques sécuritaires locales diront peut-être, à terme, laquelle aura été la plus opérante et efficace pour faire émerger une paix concrète et durable au profit des populations. Lesquelles ont souffert d’une crise dont le bout du tunnel n’est toujours pas à portée de vue.
MD
























